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Abraham Ruben

Avant de fréquenter le pensionnat indien, Abraham vivait sur les terres Inuits avec sa famille à Paulatuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Il a étudié à l’école Sir Alexander Mackenzie à Inuvik (T.N.-O.) pendant 11 ans, de 1959 à 1970.

« Toutes les choses que mes parents avaient essayé de nous enseigner étant enfants pour faire de nous des hommes et des femmes intègres se retrouvaient sens dessus dessous. Un ensemble de valeurs complètement différentes avait été mis en place, garantissant que mon enfance serait brisée, et qu’adulte, je serais un raté, avec des expériences et une perception de la vie faussées. »

BIOGRAPHIE

Abraham Ruben est originaire de Paulatuk, Territoires du Nord-Ouest. Il a fréquenté l’externat fédéral d’Inuvik, aux Territoires du Nord-Ouest, vivant à la résidence Grollier Hall pendant onze ans, de 1959 à 1970. Après y avoir subi de nombreuses années de mauvais traitements, Abraham a sombré dans l’alcoolisme alors qu’il n’était qu’un jeune adolescent. En 1971, il s’est inscrit à l’école des arts de Fairbanks, en Alaska, où l’artiste inupiaq de réputation mondiale, Ron Senungetuk, lui a servi de guide et de mentor. Plus de trente ans plus tard, Abraham est aujourd’hui l’un des artistes inuits les mieux connus au Canada. Ses œuvres sculpturales ont été montrées dans de nombreuses expositions solo et en groupe, et elles font partie de plusieurs collections publiques et privées. Il habite actuellement à l’île Salt Spring, en Colombie-Britannique, où il a un studio.

TÉMOIGNAGE

Je voudrais commencer par les souvenirs que j’ai de mon enfance. Jusqu’à l’âge de huit ans, mes souvenirs sont très nets. Tout est très clair. Je me souviens de beaucoup de choses. Mais à partir du pensionnat, en 1959, et jusqu’aux années 1970… Pendant cette période de onze ans, il y a beaucoup d’années consécutives… si j’essaye de me rappeler des événements qui se sont passés, j’ai beaucoup de difficulté à retrouver mes souvenirs. Je n’arrive pas à relier un mois ou une année avec l’autre. Surtout depuis les quelques dernières années, avec la poursuite que j’ai intenté au gouvernement fédéral. Je pense que c’est la même chose pour beaucoup de personnes qui sont passées par les pensionnats indiens et qui y ont vécu des expériences traumatisantes. Beaucoup de nos mauvais souvenirs ont été comme étouffés.

Mon expérience au pensionnat a commencé quand je suis arrivé à Inuvik, à l’automne 1959. À mon arrivée, il y avait plusieurs centaines d’élèves qui étaient déjà inscrits à Grollier Hall. Grollier Hall était un établissement financé par le gouvernement fédéral, mais dirigé par des prêtres catholiques, des oblats missionnaires et des Sœurs Grises. On y employait aussi des laïcs comme cuisiniers, pour faire le ménage, ce genre de choses.

On nous a d’abord dit de nous mettre en rang, d’enlever nos vêtements, de nous remettre en rang, de nous enrouler dans des serviettes, de nous mettre encore une fois en rang. Il y avait quelques religieuses avec des tondeuses électriques et une bouteille d’huile de charbon, du kérosène. Elles nous ont dit d’avancer, puis elles nous ont coupé grossièrement les cheveux avant de nous verser de l’huile de charbon sur la tête. Elles nous ont ensuite rasé la tête jusqu’à la racine des cheveux. Après nous avoir épouillés – qu’ils appellent ça comme ils veulent –, on nous a envoyés aux douches, on nous a nettoyés à la brosse et puis on nous a encore fait mettre en rang pour nos vêtements. La plupart des enfants ne savaient pas parler anglais et c’était leur premier jour au pensionnat. Je dirais que la plupart d’entre nous étaient morts de peur. Pas de parents. Pas de membres de la famille. On ne pouvait même pas se parler entre nous.

Après le rasoir et les douches et après avoir reçu de nouveaux vêtements et le reste, nous nous sommes encore retrouvés en rang. On nous a donné un casier, puis on nous a dit de nous remettre en rang parce qu’ils voulaient nous inscrire. Il y avait une infirmière de la santé publique avec les religieuses. Je me suis mis en rang et on m’a demandé mon nom et le nom de mes parents. J’ai regardé cette femme qui ne demandait « Qui sont ta mère et ton père? » Je les regardais tous et j’étais complètement paralysé.

J’ai dit que je ne m’en rappelais pas. Je me suis retourné et j’ai vu mon cousin qui était aussi en rang. Je lui ai demandé si ses parents, qui étaient ma tante et mon oncle, étaient aussi les miens : « Qui sont mes parents? Ton père et ta mère sont-ils mes parents? » Il m’a dit : « Non. C’est Bill et Bertha qui sont ton père et ta mère. Et ton nom de famille, c’est Ruben. » J’entends ça à travers le brouillard et ça me revient finalement. « C’est ça, mon nom, c’est Abraham Ruben. » Je sors finalement de la brume, et je finis par pouvoir dire à cette femme qui sont mes parents.

Quand on a eu fini avec ça, nous nous sommes retrouvés dans la cafétéria. Je pense qu’il devait y avoir trois ou quatre cents enfants à ce moment-là. Au pensionnat, les plus jeunes garçons et filles étaient aux étages du haut, les plus vieux aux étages du bas. On nous a présenté une religieuse qui avait été à Aklavik. Elle était la « chasseuse de têtes » à Aklavik. Je pense que si on avait à donner un prix…

Si la Gestapo existait encore, cette religieuse serait à la tête de l’organisation. Elle n’avait pas été choisie parce qu’elle était gentille et chaleureuse. Ils cherchaient des gens qui feraient ce qu’ils avaient à faire. La façon dont les prêtres et les religieuses nous ont traités, ça explique beaucoup de choses.

Mon premier souvenir d’elle, c’est de me faire réveiller…

Cette première nuit-là, au pensionnat, j’ai fait des cauchemars. Dans ces cauchemars, je voyais le visage de cette religieuse. J’ai fait des cauchemars toute la nuit. Quand je me suis réveillé le matin, j’avais mouillé mon lit parce que j’étais désorienté, mort de peur et tout le reste. Elle est venue et tous les autres enfants s’étaient déjà habillés et étaient partis. Elle est arrivée et a vu que j’étais encore endormi, et elle a vu que j’avais mouillé mon lit. Elle m’a jeté en bas du lit et m’a battu pour la première fois. C’est à ce moment-là que j’ai commencé…

Mes parents m’avaient élevé en me disant toujours de ne jamais baisser les bras devant personne. J’ai commencé à me défendre. Elle m’a flanqué une claque dans le visage et m’a tiré en bas du lit en m’appelant « espèce de cochon » (en français dans le texte). Et qu’elle n’avait jamais vu un bon à rien comme moi. C’est comme ça que j’ai rencontré cette femme. Je me débattais, et plus je me débattais, plus elle frappait fort. Quand elle a commencé à utiliser ses poings pour me frapper, j’ai reculé et ça s’est arrêté là.

Ça a été la première de nombreuses volées. Je me suis alors rendu compte que ça allait continuer tous les jours pendant les prochaines années. Je pouvais voir ce à quoi allait ressembler ma relation avec elle pendant des années. Et ça n’a pas arrêté. Elle me battait à un cheveu de la mort et je me défendais chaque fois.

C’est ici qu’entrent en jeu un mélange de croyances traditionnelles et la situation où je me trouvais. Mes souvenirs d’enfance… Notre croyance de base, c’est qu’on établit des relations fondées sur ce que nos parents nous ont enseigné. Nous avons une conception de la façon dont les gens devraient se traiter les uns les autres. Mais nous croyons que nous habitons aussi le monde des animaux et celui des esprits, et que le monde des humains est composé de plusieurs types de personnes, et que certaines personnes sont fondamentalement méchantes. On croit aussi dans l’existence des mauvais esprits. Certains humains et certains êtres du monde spirituel ont la capacité de devenir maléfiques et d’adopter des intentions maléfiques. Alors, me voilà, un petit garçon de sept ans, et je comprend que cette chose est entrée dans ma vie, et c’est ma culture autochtone qui me le dit : « J’ai rencontré un mauvais esprit qui a la forme de cette femme, de cette religieuse. » Et qu’elle allait faire partie de ma vie pendant des années.

Mon père et ma mère m’avaient enseigné de toujours m’arranger pour ne pas être pris par ce genre d’esprit parce que sinon, il me dévorerait. Alors, les premiers jours, je vivais entre notre ancien passé, mais aussi dans le présent. Pour nous, le passé et le présent coexistent. Ma réalité, c’était d’être pris dans un pensionnat et d’avoir cette sœur envoyée ici parce qu’elle était capable de détruire les gens. En quelques mois, même en quelques semaines, elle pouvait prendre des enfants qui parlaient dene, g’wichin ou inuvialuit et les amener à cesser de parler leur langue et commencer à leur faire apprendre une toute nouvelle façon de parler. Moi et quelques-uns de mes cousins, nous avons résisté pendant plusieurs années. Nous nous défendions de toutes nos forces. Cette première nuit… Ce premier jour et cette première nuit et le matin suivant ont été mon initiation.

Mais mes premières vraies initiations avaient été d’affronter les esprits. Mes parents m’avaient fait comprendre comment on devrait vivre sa vie quand on grandit et que notre développement se fait par étapes. Quand j’ai commencé à aller à l’école à Inuvik, au pensionnat, ça a été une initiation sordide. Toutes les choses que mes parents avaient essayé de nous enseigner étant enfants pour faire de nous des hommes et des femmes intègres se retrouvaient sens dessus dessous. Un ensemble de valeurs complètement différentes avait été mis en place, garantissant que mon enfance serait brisée, et qu’adulte, je serais un raté, avec des expériences et une perception de la vie faussées.

J’ai dû faire une psychothérapie. Je n’ai pas terminé. Pour me guérir moi-même, il fallait que j’essaie de déterrer mon passé parce qu’il y a des périodes de trois ans où je ne me souviens d’absolument rien, alors j’ai dû essayer de déterrer beaucoup de choses.

J’ai réglé beaucoup de vieux problèmes. Pas tellement des choses ordinaires de tous les jours, mais des choses plus profondes… Je sais qu’il s’est passé quelque chose à un moment donné, mais je ne suis pas capable de m’en souvenir clairement. J’ai dû entrer de moi-même en transe, une transe où je pouvais rentrer à nouveau dans la peau de l’enfant que j’étais à ce moment-là. Les effets de ces années persistent parce qu’ils avaient embauché des personnes pour les garçons et pour les filles… Je pense que mes propres sœurs et d’autres de ma parenté ont vécu des expériences pareilles.

Les premières années à l’externat fédéral Sir Alexander Mackenzie, on nous enseignait seulement les choses de base : à lire, à écrire, l’arithmétique, les choses de base qu’ils voulaient qu’on apprenne en premier. De l’âge de sept ans à dix ans, je pouvais à peu près lire et écrire des choses simples, mais je pensais en anglais et en inuvialuktun. Je pouvais penser et parler dans les deux langues. À l’age de dix ans, j’ai dû commencer à être fatigué de me faire battre parce que c’est à peu près dans ce temps-là que j’ai arrêté [de parler ma langue]. Je ne pouvais plus avoir une conversation complète avec mes cousins. C’est aussi à ce moment-là que mes cousins m’ont dit de me taire sinon ils allaient se faire battre eux aussi.

Le règlement au pensionnat, c’était une chose, mais à l’externat fédéral, parce qu’il y avait aussi beaucoup d’enfants autochtones de la ville, ils n’appliquaient pas les mêmes règlements. Les enfants pouvaient parler leur propre langue à condition que l’éducation comme telle soit en anglais. Mais dans les pensionnats anglican et catholique, nous n’avions pas le droit de parler notre langue, que ce soit le dene ou l’inuvialuktun, sinon on risquait de se faire battre.

L’autorité qu’ils avaient sur nous était énorme, et c’était pire encore pour les enfants qui venaient de plusieurs centaines de milles de la ville d’Inuvik. Leurs parents ne pouvaient venir les voir en avion ou en bateau. Ils ne pouvaient venir en bateau ou par la route ou par avion parce qu’il n’y avait pas de service régulier à la fin des années ’50 et au début des années ’60.

Il y avait des enfants qui venaient de 800 milles pour aller à l’école à Inuvik. Ce n’est pas la première fois qu’il y avait des pensionnats dans l’ouest de l’Arctique.
À Aklavik, les pensionnats existaient déjà à l’époque de mes parents, dans les années ’30 et ’40. Je suppose que c’était des établissements dirigés par l’Église. L’Église catholique et l’Église anglicane avaient commencé les premiers pensionnats. Ils avaient peut-être des fonds du fédéral, mais ils étaient principalement dirigés par les Églises. Ma mère était allée dans un pensionnat à Aklavik quand elle était une petite fille, jusqu’à l’âge de quinze ans, et [plus tard] mon frère y est allé. Ma sculpture, Le Dernier adieu, représente mon frère et ma sœur plus âgée. Mon frère était allé à l’école à Aklavik. Il avait commencé à l’âge de cinq ans. Quand je l’ai revu, il avait huit ans, quand on nous a envoyés à l’école d’Inuvik.

Les enfants au pensionnat menaient deux vies. Une vie était celle de l’externat avec d’autres enfants de la ville, d’autres villages et les enfants de l’école anglicane et du pensionnat catholique. Cette vie était publique, plus libre. L’autre vie était une vie de prisonnier, comme s’ils étaient dans un couvent ou… Une vie était cloîtrée et l’autre vie était publique, ouverte.

Au pensionnat, nous vivions sous la dictature des prêtres et des religieuses et des surveillants. Ce qui ressemblait à une vie de famille était mal vu. On ne pouvait pas parler aux membres de notre famille. Parler aux membres de notre famille était mal vu. Les contacts entre les gars et les filles étaient mal vus. Dans les premières années, on pouvait nous menacer ou nous battre si on tenait la main d’une fille, si on lui parlait, si on l’embrassait ou si on montrait n’importe quelle sorte d’affection. Toutes les façons pour préparer un jeune homme ou une jeune fille à une vie de chasteté étaient incorporées dans la vie des enfants. Ils mijotaient une recette qui se traduirait par un désastre social et culturel, c’est ça qu’ils faisaient.

Certains des enfants des pensionnats [devenus adultes] sont portés à boire et à se droguer, à battre leur conjointe, à être violents avec les autres, et je pense qu’il y a beaucoup de maladies qui viennent de [leurs expériences au pensionnat]. Ils sont plus susceptibles d’avoir des maladies mentales et des traumatismes psychologiques. Pendant que Grollier Hall a été ouvert et pendant les quelques années après, on a déterminé qu’il y avait jusqu’à 60 personnes qui étaient mortes directement à cause de leur séjour au pensionnat, qui sont mortes à cause d’un meurtre, d’un suicide ou d’empoisonnement à l’alcool. C’est un pourcentage assez élevé.

Voici une dynamique que je dois mentionner parce qu’elle dure depuis longtemps… C’est ce qui s’est passé, et je vais le dire carrément. Depuis longtemps, depuis des milliers d’années, les Dene et les Inuits ont toujours été à couteaux tirés. Ça a été la guerre ouverte pendant des milliers d’années. Je pense que la seule bonne chose – ou peut-être, je devrais dire, l’une des seules bonnes choses des pensionnats –, c’est que pour la première fois, en une seule génération, des enfants de différentes races se retrouvaient ensemble – différents groupes autochtones qui étaient des ennemis traditionnels –, et ces enfants se retrouvaient ensemble dans une situation difficile où ils avaient à affronter des problèmes communs, où ils devaient survivre, culturellement et individuellement. Ces enfants ont fini par comprendre que la seule façon de survivre, c’était par l’amitié. Ils avaient un ennemi commun. Tous vivaient dans la même misère et la seule façon de s’en sortir, c’était par l’entente et l’entraide.

Je vais vous donner un exemple. Je viens d’un village qui s’appelle Paulatuk. Le plus gros village juste au sud, c’est Fort Good Hope. Notre groupe et leur groupe, nous partageons quelque chose qui s’appelle le Tuktut Nogait. C’est comme un parc national pour conserver l’endroit ou les caribous se reproduisent. Nous avons une harde commune de caribous appelée le troupeau Bluenose. C’est une frontière qu’on partage avec eux. Ils l’ont agrandie pour que la région de Good Hope en fasse partie.

Mais l’autre chose, c’est que, de toutes les diverses bandes d’Inuits ou de Dene ou des diverses bandes indiennes du Canada, historiquement, les Inuits de notre région et les Indiens Hare qui seraient de Fort Good Hope…

Je viens de Paulatuk, notre village. Colville Lake est le prochain village le plus près. Mais les Dene de Fort Good Hope et les gens de notre groupe des environs étaient des alliés traditionnels. Nous faisions du commerce. Ils venaient chez nous et on chassait les mêmes caribous. Ils venaient acheter des marchandises qu’on allait chercher à la côte. Dans les années 1800, quand les marchandises ont commencé à venir jusqu’ici, ils utilisaient Fort Good Hope pour mettre des postes de traite le long de cette partie de la côte. Alors, traditionnellement, dans les temps anciens, les Hare et les Inuvialuit de la côte étaient des amis. Ils faisaient du commerce. Il n’y avait pas de guerre.

Après les années des pensionnats, quand un groupe de notre village avait l’occasion d’aller à Fort Good Hope pour commémorer l’expansion du parc, c’était comme un heureux retour en famille. Parce que plusieurs élèves étaient allés à l’école ensemble. C’est la même chose dans beaucoup d’autres communautés partout dans l’Arctique, que vous ayez été dans une école anglicane ou catholique. Partager les mêmes expériences, ça a rapproché les gens de toute une génération, de ce que j’appelle la génération des enfants perdus.

Quand on nous permettait de revenir dans nos villages en été, il y avait un vol nolisé pour nous ramener dans nos villages. Dans mon cas, c’était soit Cape Perry, qui était à sept milles au nord de Paulatuk, ou à Paulatuk comme tel. Paulatuk, dans les années ’60, quand on avait encore déménagé notre village…

Quand on nous ramenait dans nos villages, nous avions tout juste le temps d’apprendre à refaire connaissance [avec notre vie d’avant]. Nous le savions. Nous avions des souvenirs de vivre dans la nature, de cueillir des petits fruits, de la chasse, la chasse au caribou et au lagopède et la pêche et la chasse au phoque et toutes ces choses auxquelles on avait pensé toute l’année. Finalement, nous pouvions sortir et c’était comme lâcher une bande d’enfants remplis d’adrénaline qui n’ont que deux mois pour se rattraper, pour savoir qui sont leurs parents, voyez-vous, juste pour revenir chez eux. Aussitôt que nous revenions à la maison, nous savions que le temps passerait trop vite. Nous voulions en absorber le plus possible parce que c’est tout ce que nous allions avoir pour le reste de l’année.

La première année, ma mère nous disait que nous avions de la difficulté à parler notre langue. Alors, elle nous parlait en inuktitut. Elle parlait à peine anglais, et l’inuktitut était sa langue maternelle. Nous partions pour la chasse, pour la pêche, nous aidions nos parents. Quand on est dehors toute la journée, tous les jours, il faut avoir quelque chose à faire. On nous envoyait chercher de l’eau ou ramasser du bois pour le feu ou nous aidions nos parents à sortir les poissons des filets ou à faire du nettoyage. Nous étions comme une bande de prisonniers libérés. Nous passions notre temps à courir, à crier, à nous chamailler et à rire comme des fous, juste pendant cette courte période de liberté.

La première année, quand je suis revenu chez nous, j’ai dit à ma mère ce qui se passait au pensionnat. Elle était furieuse. Ma mère était une femme imposante. Elle faisait à peu près 5 pieds 11 po, 280 livres. Personne ne voulait être dans ses pattes. Elle est allée parler au prêtre et le prêtre a dit qu’il n’avait pas entendu de rapports d’agressions ou d’enfants battus. Il a dit à ma mère que le prêtre qui travaillait au pensionnat avait habité à Paulatuk quand il était jeune prêtre, et que donc, mes parents le connaissaient. Le prêtre lui a dit qu’elle avait grandi avec ce prêtre, qu’elle savait que c’était un homme bon, qu’il fallait qu’elle lui fasse confiance, qu’il savait comment prendre soin des enfants. Alors, ça n’a pas été plus loin.

Mais ma mère m’a dit qu’elle savait qui était cette religieuse, parce que lorsqu’elle était une jeune femme de quinze ans, cette même religieuse était à Aklavik, et comme à son habitude, elle battait les plus jeunes des garçons, battait à grands coups de poing beaucoup d’enfants pour qu’ils arrêtent de parler leur langue. Alors, ma mère savait, ou elle avait une bonne idée de ce qui se passait, mais elle ne savait pas jusqu’où ça allait.

Alors, avant de retourner à Inuvik, ma mère m’a dit d’être fier de mes racines. « Sois fier de ta culture, de tes traditions et de ce qu’on t’a enseigné. Continue à te défendre, coûte que coûte. »

J’avais huit ans, presque neuf, et le premier jour que je suis revenu, c’était encore la même chose. J’ai mangé ma première volée la première semaine, et puis régulièrement après ça. En plus, ils mettaient d’autres enfants sur mon dos pour essayer de me décourager. [La religieuse] s’était fait des alliés. À ce moment-là, elle avait organisé un groupe d’enfants qui faisaient n’importe quoi pour elle pour être de son bord, et donc, on devenait aussi la cible d’autres élèves. Elle avait pensé à tout. Je suis certain que mon expérience ressemblait beaucoup à celle d’autres enfants quand ils retournaient chez eux, dans leur village, et qu’ils devaient réapprendre à connaître leur famille, leurs frères et sœurs et leur culture.

Quand on revenait au pensionnat, les autres enfants racontaient comme ils aimeraient retourner chez eux, retourner à leur camp d’été, faire la pêche, entendre des histoires et être chez eux. Ils appelaient ça going Native parce qu’au pensionnat, tout ce qui avait rapport à notre identité était interdit, notre langue, notre culture. Les sœurs nous disaient même : regarde les Autochtones de la ville. Regarde les gens de la ville, ceux qui ont la peau brune sont ceux qui ont les pires emplois : ceux qui travaillent à la pelle, les ivrognes, tous les déchets de la société… » (Elles les appelaient des déchets.) Elles disaient : « Tu ne veux pas être comme ça, tu ne veux pas ressembler à ça. On va faire tout ce qu’on peut pour t’aider à ne pas être comme ça. »

Alors, deux poids deux mesures, insultes raciales, tout pour briser notre identité. Quand ils nous renvoyaient chez nous, dans nos villages, ils savaient que nos parents avaient d’autres plans pour nous. Nos parents voulaient raviver notre esprit parce qu’ils savaient que quand on retournerait au pensionnat, les gens qui étaient là avaient des intentions contraires. Quand je suis arrivé en dixième année… non, quand j’avais dix ans, ma mère m’a dit que je ne savais plus parler ma langue. Je lui ai dit que l’année d’avant, chaque fois que nous essayions de parler notre langue, ils nous battaient comme des chiens enragés.

Mon père avait voulu que je devienne un chasseur. Ma mère avait des idées différentes parce que ses grands-parents étaient des chamanes de la tradition alaskienne de la mer de Béring, venus dans l’ouest de l’Arctique dans les années 1800… 1880, je pense. Elle a donc grandi avec ces traditions, mais elle était aussi éduquée, quand elle était petite fille, à continuer les traditions de sa grand-mère.

Arrivé à l’âge de seize… non, quinze ans, j’étais complètement alcoolique. J’avais un très grave problème. Ça a commencé quand j’avais environ quatorze ans, je faisais de l’alcool maison. Nous mettions notre argent en commun et nous allions en ville chercher des bouteilles pas chères de Calona White. C’est la version « Colombie-Britannique » du Doublejack. De la piquette. À l’âge de seize ans, j’étais mal pris à plusieurs niveaux. De l’âge de sept ans jusqu’à l’âge de quatorze ans, il y avait cette sœur qui s’occupait de moi. Cette période de six ans m’a marqué pour la vie. Et après, elle s’est arrangée pour que je devienne le bouc émissaire des problèmes de tous les autres enfants. Plusieurs d’entre nous sont devenus ses boucs émissaires, ce qui fait que toute l’angoisse et la colère que ressentaient les autres enfants, elle s’arrangeait pour que ça retombe sur nous au lieu de sur elle.

Alors, on partait de là, du niveau des petits garçons jusqu’au niveau des grands. Les mêmes choses se produisaient, de niveau en niveau. Quand d’autres enfants nous sautaient dessus, soit pour nous taper dessus ou pour nous attaquer sexuellement – des enfants qui avaient eux aussi été agressés –, les surveillants nous disaient qu’il fallait s’endurcir, qu’on était maintenant dans « le vrai monde ».

Alors, par rapport à ce système, je pense que je répète peut-être les mêmes comportements et les mêmes histoires que les autres personnes qui sont passées par les pensionnats, mais…

Qu’on raconte l’histoire une fois ou mille fois, elle doit quand même être racontée. Quand j’ai dit à l’arbitre et aux représentants du gouvernement ce qui s’était passé, je leur ai dit qu’à partir des souvenirs que j’avais des choses qui s’étaient passées, je pouvais leur décrire la texture des bâtiments, les planchers, les odeurs, la façon dont s’habillaient les gens, leurs comportements, comme si tout ça s’était passé il y avait juste quelques heures, que je pouvais leur raconter ce que je me rappelais, jour après jour, pour leur donner une idée de ce que c’était d’être là. L’odeur de la soeur, son haleine, la texture de son visage, ses vêtements, ses comportements, toutes ces choses étaient là, juste devant mes yeux.

Quand j’ai commencé l’école à Fairbanks, en Alaska, en janvier 1971 – je suis allé à l’école des beaux-arts à Fairbanks –, mon professeur était un Autochtone, un Aîné nommé Ron Senungetuk. Ron est Inupiaq alaskien de l’île Prince of Wales. Ron a eu une formation régulière jusqu’en douzième année. Il a eu un instructeur russe de l’Alaska qui l’a aidé à obtenir une bourse d’études Fulbright et il a pu continuer ses études au Rhode Island School for American Craftsmen. De là, il a terminé ses études au Jorge Jensen Design Group, en Scandinavie.

Quand il est revenu en Amérique du Nord, il a lancé, à peu près tout seul… Il a créé un mouvement artistique autochtone contemporain en Alaska. Il a commencé ça à partir de rien. À ce moment-là, c’était surtout de l’art pour les touristes. C’était pas mal kitch. Il a organisé une série d’ateliers et de programmes, et il a trouvé des élèves pour créer l’Alaska Native Arts Centre à Fairbanks. Quand j’ai commencé en 1971, j’étais l’un des huit étudiants qu’il avait avec lui, ce qui était pas mal exceptionnel, je pense, parce qu’avec huit étudiants, on avait complètement accès aux studios. On pouvait être là huit heures par jour, contrairement à la plupart des ateliers d’art où on n’a accès que quelques heures par semaine. Alors, on était là, de huit heures le matin jusqu’à six heures le soir, des fois plus tard, pour d’autres études.

La première fois, je suis allé pendant juste un semestre, en 1971. Je suis retourné à la maison, non parce que j’avais de la difficulté à apprendre, mais parce que, comme je l’ai déjà dit, j’étais alcoolique à l’âge de seize ans, et quand j’ai commencé l’école en Alaska, mes problèmes n’avaient pas disparu. J’étais là, à lever le coude avec les plus durs. L’alcool et la drogue. Mais l’art m’intéressait. J’ai compris que c’était quelque chose que j’avais voulu faire et [Ron Senungetuk] m’a donné l’occasion de le faire.

Mais je ne pouvais pas tenir beaucoup plus qu’un semestre à la fois, alors, je suis retourné dans les Territoires et j’ai passé quelques années sur la route, de ville en village, cherchant des emplois saisonniers, faisant un peu de sculpture. Je ne suis pas retourné à l’école avant l’automne 1974.

J’ai fait deux semestres… Pardon. J’y étais de l’automne 1974 à l’été 1975.

À partir de 1975, j’ai passé environ vingt ans sur la route, à voyager un peu partout au Canada; je retournais à Salt Spring, à Vancouver, en passant par Toronto, Yellowknife pour un bout de temps, avec, une fois de temps en temps, une visite à Paulatuk. Je n’avais pas oublié ce que j’avais appris en Alaska, et j’ai rencontré d’autres artistes, d’autres gens qui avaient des studios, et j’ai eu des commandes publiques et des commandes privées, pour faire différents projets ici et là au pays. En résumé, j’ai passé 20 ans sur la route à perfectionner mon art.

Quand je me suis finalement arrêté, ça m’avait pris une bonne trentaine d’années sur la route pour m’apercevoir que j’avais mûri en tant qu’individu et en tant qu’artiste. Mon art pouvait passer au prochain niveau, et c’est à ce niveau que je travaille aujourd’hui. Mon travail dépasse maintenant le niveau de sculpture Inuvialuit régionale pour essayer de raconter l’histoire circumpolaire et les migrations des peuples de cette région.

Survivants

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