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Carolyn Niviaxie

Bien que Carolyn soit née à Sanikiluaq, au Nunavut, elle a vécu à la Résidence fédérale à Rivière Great Whale (Kuujjuaraapik), au Québec, de l’âge de sept à seize ans. Elle fréquenta ensuite d’autres établissements scolaires à Brandon, au Manitoba, à Ottawa, en Ontario, et à Winnipeg, au Manitoba, avant de retourner à Kuujjuaraapik.

« Si je n’étais pas allée au pensionnat, j’aurais suivi ma famille à la chasse, dans les campements, tout ce qu’ils avaient l’habitude de faire. J’ai grandi dans des igloos, au milieu des chiens de traîneau, la faim au ventre et dans le froid. C’est ce à quoi je m’accroche : c’est la chose la plus importante de ma vie. Maintenant, ayant pris de l’âge, je peux dire que ça m’a aidée. »

BIOGRAPHIE

Carolyn Niviaxie est originaire de Sanikiluaq, au Nunavut, mais elle a vécu dans un foyer de Kuujjuaraapik dès l’âge de sept ans jusqu’à seize ans. Même si elle avait subi d’horribles traitements de la part de ses tuteurs, elle a persévéré et a fréquenté des établissements d’études postsecondaires à Churchill et Brandon, au Manitoba, et à Ottawa, Ontario. Aujourd’hui, Carolyn milite de façon active dans sa communauté en faveur de la guérison. Elle a partagé son parcours personnel dans l’espoir qu’il servira d’inspiration aux autres Inuits pour entreprendre leur propre processus de guérison. Elle croit aussi qu’il est très important que tous les Canadiens comprennent ce qui est arrivé aux peuples autochtones du Canada. « Je pense que les Inuits doivent croire en eux-mêmes, croire en leur culture et être fiers de qui ils sont. Transmettre leurs connaissances à quiconque veut les écouter. Les autres Canadiens doivent savoir qu’on nous a pris de nos familles. C’était difficile pour un enfant, tout comme ce l’aurait été pour eux. »

TÉMOIGNAGE

Tout d’abord, je suis de Sanikiluaq, au Nunavut. C’est là que je suis née, alors j’ai fréquenté l’école là pendant à peu près une année. Après ça, on m’a envoyée à Kuujjuaraapik, à la résidence. J’avais sept ans. J’y suis restée jusqu’à l’âge de seize ans. Tellement, tellement d’années. Tout de suite après, je suis allée à Churchill [au Manitoba] pendant deux ans. Après ça, ç’a été Ottawa, puis Brandon, au Manitoba. Je suis allée à l’école à tous ces endroits. En tout, du début à la fin, ça fait environ quinze ans.

Je retournais chez moi pendant l’été. Nous ne retournions jamais à la maison pour Noël ni pour les enterrements, et j’ai perdu beaucoup de membres de ma parenté, beaucoup. Lorsque nous faisions quelque chose de fantastique, nos parents n’étaient jamais là, alors ils ne savaient pas ce que nous faisions à l’école, comme obtenir un diplôme d’une certaine école. Ils ne savaient pas. Maintenant, la parenté assiste aux cérémonies, mais pas dans ce temps-là.

Les élèves qui habitaient là avaient leur chez-soi. Mais nous, nous venions d’autres communautés.

La première journée d’école était à fois excitante et effrayante. Les instituteurs étaient très sévères. Personne n’avait le droit de parler. Nous ne devions pas parler notre langue. C’était très, très sévère, comme les écoles d’autrefois. Nous étions punis quand nous parlions notre langue. On nous faisait rester dans un coin, rester après l’école, on nous donnait la fessée, on nous tirait les cheveux.

Ils nous ont enseigné la manière d’être des Blancs. Je pense que j’en connaissais plus sur l’histoire du Canada ou des États-Unis et des autres pays que sur mon propre peuple. Je pensais que je devrais vivre comme une personne blanche. Sinon, je ne survivrais pas. C’est un peu comme ça que…

Si je n’étais pas allée au pensionnat, j’aurais suivi ma famille à la chasse, dans les campements, dans tout ce qu’ils avaient l’habitude de faire. J’ai grandi dans des iglous, au milieu des chiens de traîneau, la faim au ventre et dans le froid. C’est ce à quoi je m’accroche : c’est la chose la plus importante de ma vie. Maintenant, ayant pris de l’âge, je peux dire que ça m’a aidée.

Où j’avais grandi, les choses commençaient à changer [dans la communauté]. C’était comme l’une des dernières cultures que la civilisation n’avait pas encore touchées. Notre endroit était très isolé, alors les changements ne s’opéraient pas vite à l’époque. Je pense que c’est notre génération à nous qui avons beaucoup changé, plus tard. Mais dans d’autres communautés, comme dans celle où j’habite maintenant, Kuujjuaraapik, les gens ne vivaient déjà plus dans les iglous. Ils avaient des maisons construites, pas comme un iglou.

Je suis revenue à la maison une fois quand il n’y avait plus de chiens : ils avaient tous été tués par la GRC. C’est l’un des plus grands changements dont je me rappelle. Et les gens avaient commencé à se construire leurs propres maisons, des maisons en bois, plus de tentes ni d’iglous. Beaucoup de changements allaient se produire.

Certaines choses ont changé pour le mieux, d’autres pour le pire. Ce qui est bien, c’est que les gens peuvent gagner de l’argent, avoir un emploi, ce n’est pas comme avant, quand tout le monde devait chasser pour gagner sa vie. Les changements ont commencé quand les gens ont commencé à avoir des emplois. Dans mon esprit, c’est très clair.

Nous avons commencé à vivre en un seul endroit. Avant, nous étions comme une grande famille avec beaucoup de tentes et d’iglous. Nous avons commencé à vivre en un endroit et il y avait une école, des infirmières, des magasins, alors les gens ne se déplaçaient plus beaucoup à l’époque. Je veux dire entre le début et maintenant, au milieu.

Mes parents habitaient Sanikiluaq/îles Belcher. C’est une petite île, mais beaucoup de gens habitaient là. Souvent, je me sentais heureuse parce que j’allais être avec ma famille, mon propre peuple. Mes [étés] se passaient dans l’insouciance, à me rendre utile, à beaucoup travailler avec mes parents, ma mère. Mais l’été était très court. J’allais chercher l’eau, je lavais nos vêtements à la main, je faisais le ménage, j’aidais à prendre soin des autres.

Nos parents étaient très, très forts. Certains parents perdaient tous leurs enfants et ils se retrouvaient sans enfants. Ils étaient très forts. Pourquoi est-ce que ça leur est arrivé? Ils m’ont dit que je devais aller à l’école ou bien… Je ne comprenais pas. Je devais seulement y aller.

J’avais l’habitude de leur écrire, une fois de temps en temps, et ma mère m’écrivait tous les deux ou trois mois. Les lettres prenaient beaucoup de temps à se rendre. La seule fois que ma mère m’a envoyé de l’argent pendant tout ce temps, c’était cinq dollars. J’étais plus vieille, alors je me suis acheté des cigarettes, beaucoup de croustilles, des boissons gazeuses et de la gomme à mâcher. C’est la seule fois qu’elle m’a envoyé de l’argent, parce qu’ils ne gagnaient pas d’argent, sauf pour leurs petites sculptures.

L’école m’a beaucoup transformée. Nous avions de très bons instituteurs, même s’ils étaient très sévères, nous apprenions tout. L’école a changé ma conception de la vie, mais cela aurait pu se passer de façon différente. Je connais des gens plus âgés qui ne sont pas passés par l’école et ils sont plus calmes. Moi, la plus petite chose me fait prendre panique. C’est à cause de l’école.

Je me souviens…

Nous habitions dans les résidences à Kuujjuaraapik. Je me suis retrouvée…

J’étais la plus jeune au début. Notre mère à résidence ne prenait pas bien soin de moi.
Elle me mettait au lit tout de suite après l’école. Je n’avais même pas le droit de sortir du lit avant le lendemain matin. Pendant toutes ces heures, je devais rester au lit. Je me rendais aux toilettes tout en essayant qu’elle ne me voit pas. C’était surtout cette femme. Les autres étaient corrects.

Elle avait un « chum », aussi, un homme blanc. Il me donnait des jouets ou des choses appropriées pour une petite fille. Je gardais ces choses pendant quelques minutes, puis elle, ma mère à résidence, me les enlevait pour les donner à sa famille, quelqu’un de sa parenté ou à d’autres.

Elle avait un fils, aussi. C’était un très, très méchant garçon. Il nous frappait beaucoup et puis il allait faire son rapport à sa mère, ce que nous avions fait, ce que nous avions dit, et nous étions punis. Nous recevions de la nourriture qui devait nous durer pendant tout le mois. Cette nourriture était pour nous, mais elle la donnait à toute sa parenté. Certains campaient sur le territoire pendant toute l’année, alors elle leur envoyait la nourriture qui nous était destinée. Donc, nous buvions beaucoup de chocolat chaud dans lequel elle mettait beaucoup de sel. C’était notre régime de base. Ça me donnait mal au ventre et la diarrhée.

Ils nous donnaient des vêtements aussi. Ils venaient du gouvernement, du gouvernement fédéral. Mais parfois, on ne les voyait même pas. Nous n’avions même pas l’occasion de les porter. Pendant le temps que cette femme a été là, je n’ai eu que des pyjamas à porter comme pantalons. Si on les déchirait, c’était fini.

Au cours des années, nous avons eu plusieurs différents parents à résidence. Au début, j’étais la plus jeune, et à la fin, j’étais la plus vieille, alors au cours des années…

On nous faisait mettre en rang comme des soldats, nous marchions l’une derrière l’autre. Nous ne devions pas marcher en dehors du rang. Toutes les fins de semaine, on nous envoyait faire le ménage chez divers membres de la parenté. Aller chercher l’eau  ils avaient des réservoirs pour l’eau, et nous transportions de l’eau toute la journée, jusqu’à ce que le réservoir soit plein. On nous faisait faire divers travaux : une d’entre nous nettoyait la maison, l’autre allait chercher l’eau pour divers membres de la parenté, dans différentes maisons. Parfois, il n’y avait qu’une élève pour la maison, ou deux, si la personne qui habitait là était autoritaire.

Mais lorsque j’ai commencé à fréquenter l’école ailleurs, comme à Churchill, c’était différent. Il fallait toujours aller à l’école et faire notre possible, mais nous avions des superviseures au lieu de mères à résidence. Il fallait qu’on soit rentrées avant une certaine heure le soir. Et nous avions des corvées, mais ce n’était pas trop grave. On nous récompensait si nous faisions bien.

Après cela, on nous a envoyés dans des villes, comme Ottawa et Winnipeg, et nous vivions dans une famille. C’était comme la liberté. Nous devions toujours faire notre possible, c’était la chose principale. Je n’ai pas vraiment de mauvais souvenirs d’Ottawa ni de Brandon. Beaucoup d’autres élèves sont allés à Winnipeg, aussi.

Mais vivre en résidence était très difficile, l’une des choses les plus difficiles…

Quitter nos familles était aussi très difficile, être si loin d’eux. Il n’y avait pas de téléphone. Je pourrais parler des choses quotidiennes, mais la chose principale, c’était les résidences. Ces résidences étaient des endroits très, très mauvais.

Aller à l’école, ce n’était pas si grave, mais vivre en résidence, c’était très dur. Seuls les instituteurs savent ce qui s’y passait. Peut-être. Les enseignants, les premières infirmières, les gens du gouvernement. Je ne sais pas s’ils se rendaient compte à quel point c’était dur pour nous de nous adapter.

Je peux juste m’imaginer comment c’était pour mes parents :

«Où est ma fille?»
«Qu’est-ce qui se passe?»
«Qu’est-ce qu’elle traverse?»
«Qu’est-ce qui lui arrive?»
«Où est-elle?»
«J’ai besoin d’elle.»
«Si elle était ici, elle aurait pu faire ceci ou cela, mais il n’y a personne.»

Et tous les pères dont on a pris les fils, ils avaient besoin de beaucoup d’aide. Ils avaient besoin de nous.

J’ai trois enfants et neuf petits-enfants. Je leur ai beaucoup parlé de ce que j’ai vécu. Je leur dis que je vivais dans cela (pointant du doigt), dans un iglou. « C’est pas vrai! » qu’ils me disent. Je ne sais pas s’ils me croient ou non, mes petits-enfants. Mais mes enfants me croient.

S’ils vont à l’école, je leur dis qu’il faut qu’ils fassent leur possible, qu’ils fournissent le meilleur de ce qu’ils peuvent fournir, de ne pas manquer une seule journée, sauf s’ils sont malades. C’est le genre de croyance que nous avons maintenant. Ce n’est plus comme quand nous vivions de la terre. Les gens aujourd’hui ont besoin d’emplois.

À l’école, il fallait que je sois la meilleure, sinon, je n’aurais pas pu me débrouiller dans ce monde. Si je ne réussissais pas, je pensais que je serais rien. Alors, ça m’a aidée à devenir qui je suis, à devenir quelqu’un.

On m’a enseigné des façons de planifier, afin que mes enfants soient… Comment on appelle ça? Le contrôle des naissances. Chez nos parents, les bébés arrivaient, comme ça, un par année. Mais on nous a enseigné qu’il fallait d’abord aller à l’école, finir l’école, se marier et puis planifier l’arrivée des enfants, combien on en aurait en combien d’années, vous savez.

Mais mes enfants ne sont pas comme ça. Ils ont été élevés de façon différente, et de façon différente de comment moi j’ai été élevée.

Quand l’un d’entre eux ne voulait pas aller à l’école, je ne mettais pas de pression sur lui. Je ne disais pas : « Tu dois y aller. » Je le laissais rester à la maison ou j’allais quelque part avec lui, même si je savais qu’il fallait qu’il aille à l’école pour réussir.

J’étais un peu sévère avec eux. Mais je n’avais pas le choix. Notre société était très différente. On ne peut pas faire de mauvaises choses sans conséquence. Mais je n’ai pas fait de mauvaises choses, juste comme ça. Ce n’est pas ce que je veux dire.

Je suis fière de mon chez-moi. Je ne veux pas le changer, même s’ils ont essayé de me changer. Je crois dans ma culture. C’est mon chez-moi. Ma langue, c’est là où se trouve mon chez-moi. Mon chez-moi, c’est dans le peuple que je le trouve, mon peuple.

Je pense que les Inuits doivent croire en eux-mêmes, croire en leur culture et être fiers de qui ils sont. Transmettre leurs connaissances à quiconque veut les écouter. Les autres Canadiens doivent savoir qu’on nous a pris de nos familles. C’était difficile pour un enfant, tout comme ce le serait pour eux. Ils ont leurs cultures, et nous avons la nôtre; nous avons toujours notre culture et maintenant, nous devons faire en sorte qu’elle reste forte, conserver notre culture comme eux, ils le font. Nous sommes comme n’importe quel autre peuple au monde.

Je pense que j’en ai beaucoup à partager, beaucoup d’histoires. Je pourrais écrire un livre au sujet de tout cela, mais je ne l’ai pas encore fait. J’ai encore de la difficulté à m’imaginer comment c’était d’être un parent dont tous les enfants lui ont été pris pour les envoyer au loin, alors qu’ils devraient être là pour vous aider. Je pense que nos parents étaient forts, très, très forts.

Mon espoir pour l’avenir, c’est que le monde change. Que nos communautés changent. Il nous faut des médecins et des infirmières inuits, nous avons beaucoup d’enseignants maintenant, dans tous les domaines, avec leur propre langue. C’est mon espoir pour l’avenir.

Je pense que nous pouvons construire une école où on enseignerait notre propre langue. C’est possible, de la maternelle à l’université, il n’y a pas de problème. J’ai eu cette vision quand j’étais plus jeune.

Je pense que nous sommes en chemin pour y arriver. Nous avons seulement besoin de croire en nos enfants et en nos petits-enfants, transmettre nos connaissances, notre culture, d’où nous venons. Tout est un parcours. J’ai foi dans l’avenir, que tout sera pour le mieux.

Je veux que les plus jeunes, les jeunes, avancent dans la vie et qu’ils sachent que tout ne mène pas à un cul-de-sac. L’avenir existe.

Parfois, nous croyons que la vie est un cul-de-sac. Nous ne devrions pas. Il y a toujours un lendemain. Tous ces dictons, comme « après la pluie, le beau temps », des choses comme ça.

Beaucoup de choses qui se passent chez les jeunes Inuits sont le résultat des pensionnats indiens. Je le crois. Ils vivent la maladie de leurs parents. C’est comme moi, sans m’en rendre compte. Nous leur avons transmis notre douleur sans nous en rendre compte, sans le vouloir. C’est une des pires choses auxquelles je fais face dans ma vie, maintenant. Nos parents ne sont plus là.

Tout ce que je veux pour nos jeunes, c’est qu’ils fassent leur possible, jour après jour. Il y a toujours demain, il n’y a pas qu’aujourd’hui. On peut s’en tirer. Qu’ils fassent seulement leur possible dans tout ce qu’ils font.

Je crois que pour guérir, il aurait fallu que nous changions qui nous étions pour qu’ils [nos enfants] puissent croire en nous, de voir que nous ne souffrions pas tout le temps. Nous devons travailler ensemble, jeunes et vieux. Nous devons leur faire comprendre que nous tenons à eux, que nous voulons leur bien.

Mais je crois aussi qu’il faudrait qu’ils comprennent ce que nous avons vécu pour comprendre, pour que leurs vies aillent de l’avant au lieu de toujours descendre vers le bas.

Survivants

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