Nous Étions Si Loin > Lillian Elias

Lillian Elias

Lillian a fréquenté le pensionnat indien d’Aklavik, dans les Territoires du Nord-Ouest, dès l’âge de huit ou neuf ans. Parmi les douze enfants que comptait sa famille, elle a été la seule à être allée au pensionnat.

« Je me souviens, au bout de quelques années, quand que je rentrais chez moi, environ trois ans après être entrée au pensionnat, d’avoir ressenti comme si un fossé se creusait entre nous, entre les pensionnaires et les Aînés, parce que nous parlions trop souvent en anglais et les Aînés ne nous comprenaient pas, et nous, on ne les comprenait pas quand ils parlaient leur langue. C’est le changement que j’avais constaté. »

BIOGRAPHIE

Lillian Elias habite actuellement à Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest. Elle a fréquenté le pensionnat à Aklavik, Territoires du Nord-Ouest, dès l’âge de huit ou neuf ans. Des douze enfants que comptait sa famille, elle a été la seule à fréquenter l’école. Elle l’a fait pour que ses parents puissent conserver leur allocation familiale dont ils avaient besoin pour subvenir aux besoins de leurs onze autres enfants. Malgré que l’enseignement se fasse entièrement en anglais au pensionnat, Lillian a su conserver sa langue maternelle, l’inuvialuktun, en la parlant pendant les mois d’été et en servant de jeune interprète bénévole pour sa grand-mère et d’autres membres de sa communauté auprès de l’hôpital local et des bureaux gouvernementaux. Avant de prendre sa retraite comme enseignante, Lillian a continué à travailler pour conserver la langue inuite en l’intégrant à ses classes. Aujourd’hui, Lillian organise et prend part à des colloques sur la langue inuite et représente le Canada au Conseil international des Anciens inuits du Conseil circumpolaire inuit.

TÉMOIGNAGE

J’habite à Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest. J’habitais autrefois dans le Delta [du Mackenzie]. On m’a envoyée dans un pensionnat de l’Église catholique. J’avais huit ou neuf ans. Je ne me rappelais pas pourquoi ils devaient m’envoyer à l’école. C’est seulement après avoir passé trois ou quatre ans là que j’ai compris pourquoi ils m’avaient mise là. C’était parce qu’ils allaient perdre mon allocation familiale, ou celle de tous les enfants, si aucun des enfants de la famille n’allait à l’école. Mes parents ont pensé que j’étais la plus brave pour aller à l’école. Ils pensaient que je pouvais endurer les choses qui se passaient. Nous étions douze. Les autres ne sont pas allés au pensionnat. Mes parents m’ont envoyée à cette école parce que mes cousins étaient là. Nous ne vivions pas ensemble sur le territoire, nous vivions en différents endroits, là où les animaux allaient. Nous les suivions.

Mes parents m’ont emmenée à l’école à l’automne. Je pense que c’était au mois d’août, avant qu’ils ne retournent sur le territoire pour l’hiver. Quand ils partent sur le territoire, ils ne reviennent pas avant Noël. Juste pour faire l’épicerie et ce genre de choses. Alors, ils m’ont laissée là, à pleurer. Je me souviens très bien de ce jour-là parce que c’était comme si je perdais mes parents, vous savez, comme si je perdais ceux que j’aimais, comme s’ils partaient pour toujours. C’était comme si je n’allais plus jamais les voir.

Le premier jour que je suis entrée là, je ne parlais pas un mot d’anglais. Je ne savais même pas ce que c’était Dick and Jane, qui ils étaient, vous savez, ils nous enseignaient Dick and Jane en classe, mais je ne savais même pas comment dire « viens » ou « au revoir » ou « allô » ni rien. C’était très difficile. Je parlais beaucoup avec les mains. Aujourd’hui, je suis plutôt bonne avec le langage gestuel! Nous n’osions pas parler notre langue, même si nous ne savions pas parler anglais, parce que nous nous ferions malmener. L’une de mes amies – nous venions tout juste d’arriver – je peux la voir très nettement aujourd’hui parce que j’avais tellement peur de cette religieuse qui s’est dirigée vers elle, et elle avait l’air comme si elle allait la tuer. Elle l’a prise par le cou et s’est mise à la secouer. « Je ne veux plus jamais t’entendre parler ta langue! » C’était le genre de chose qu’il fallait subir. C’était très difficile. Nous n’avions pas le droit de parler rudement ou de dire des choses méchantes aux autres enfants, ni même de regarder les religieuses de travers. Elles disaient que c’était laid. Je ne sais pas ce qui était laid pour elles. « Ne me regarde pas comme ça! »

Nous devions coudre nos propres mukluks en ce temps-là. La semelle en peau d’orignal est épaisse comme ça (montrant d’un geste de la main) et c’était ça qu’il fallait coudre. La peau d’orignal était dure. À huit ou neuf ans, je devais faire ça. Je devais faire mes propres mukluks.

Ils ont coupé mes cheveux, mes beaux longs cheveux.

On dormait tous dans… Je dirais qu’il devait y avoir une centaine d’élèves là, peut-être plus si… je ne me souviens pas vraiment. Mais nous étions beaucoup, je me souviens, beaucoup d’enfants, et nous avions de petits lits côte à côte sur toute la longueur, comme ça (montrant d’un geste de la main). Nous avions peur – essayer de s’endormir tout seul tandis qu’à la maison, on dormait avec notre petite sœur ou notre petit frère à nos côtés – et c’était très difficile.

Les élèves plus vieux s’occupaient de nous. Ils avaient ce qu’on appelait des « charges », ils avaient la charge des petits. Il fallait les écouter sinon… parce que si on ne les écoutait pas, ils étaient pour avoir des problèmes. Alors, pour ne pas avoir de problèmes, ils s’assuraient qu’on les écoute, même s’ils devaient nous malmener.

Aujourd’hui, j’ai 65 ans et je me souviens encore clairement de cela, juste comme si c’était une image, une image des choses qui sont arrivées là. On descendait au sous-sol et nous, les petits enfants, il fallait qu’on mette des bûches dans le feu, qu’on mette du bois dans cette grosse fournaise. Il fallait descendre jusqu’en bas s’ils nous disaient de descendre et de remplir la fournaise. Il fallait aller jusqu’en en bas. D’habitude, nous étions deux, mais c’était quand même un travail difficile. Les bûches étaient lourdes.

Quand ils nous malmenaient, nous les filles, c’est là que j’avais vraiment peur. Moi, je ne me suis jamais fait brasser, mais on m’a mise en punition quelques fois parce que j’avais dit un mot dans ma langue.

Je pense que c’est pour ça que je me suis battue pour garder ma langue, parce qu’ils ne voulaient pas que je la parle. Je me disais : « Vous n’allez pas m’empêcher de parler ma langue. » Alors, je l’ai réapprise rapidement quand je suis sortie de là. Je l’ai réapprise avec mes grands-parents. Je vivais avec mes grands-parents tout le temps. Mes grands-parents étaient là, avec ma mère et mon père et mes tantes et mes oncles. Nous étions comme une petite communauté.

En été, nous retournions chez nous. En juin. Mais plus tard, après environ trois ans, je me souviens d’être retournée à la maison pendant quelques jours à Noël. Mes parents ont dû venir s’installer en ville, vivre dans la communauté. C’était à Aklavik, et ils ont dû rester là pendant quelques semaines ou environ un mois, juste pour me faire sortir de là, juste pour me garder avec eux quelques jours. C’était merveilleux. Je ne voulais juste pas retourner à l’école, mais je n’avais pas le choix.

Je suis restée à l’école pendant cinq ans. C’est très, très, très long, cinq ans. C’était plus ou moins comme quarante ans, parce que l’année ne semblait jamais finir. « Combien de temps avant le mois de juin? » C’était seulement au mois de juin qu’on pouvait retourner à la maison. Mon mari ne retournait même jamais à la maison. Il est mort il y a treize ans. J’ai perdu mon mari. Et je sais que c’est à cause du pensionnat. Je sais parfaitement que c’est à cause du pensionnat parce qu’il ne savait pas comment exprimer les problèmes qu’il a eus là. C’était un homme silencieux. Il a été au pensionnat pendant onze ans. Et parfois, il ne retournait pas à la maison parce qu’il… Il venait de beaucoup plus loin. Il venait de la région de Tuk.

Je n’entendais jamais personne parler inuktitut. Ça aurait été si agréable.

Nous en parlions justement, mon amie et moi, il n’y a pas si longtemps. Nous parlons toujours de l’époque où nous étions à l’école. Nous disions que si nous avions vu au moins un Autochtone venir à l’école, vous savez, juste venir nous visiter, ça aurait été si agréable de voir cette personne. Chaque fois que nous voyions un Autochtone, nous étions tellement contentes. Ça n’avait pas d’importance qui c’était, même si nous ne connaissions pas cette personne. Il y avait un hôpital juste à côté, et nous avons connu quelques personnes à cet hôpital. Nous n’avions pas le droit de nous tenir là non plus.

Ils étaient tous des religieux : des sœurs, des pères et des frères. Ils m’ont appris à lire et à écrire. Quand je regardais Dick et Jane, je pensais que Dick et Jane étaient au ciel quand je voyais tout le gazon vert. Ça vous montre ce que je savais de Dick et Jane! Bonté divine, ils doivent être au ciel! Et il y avait des animaux. Je ne savais pas quel genre d’animaux c’était. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je pense, je travaille vraiment, finalement, sur des choses que les élèves connaissent, pour qu’ils apprennent des choses qu’ils ne connaissent pas et qu’ils devraient connaître, les laisser apprendre des choses sur ce qu’ils voient, comme les caribous ou des choses comme ça.

Nous mangions du poisson pourri qui était jaune. Il fallait manger ça. Et c’était tout jaune. Mais il fallait manger ça. Si nous ne le mangions pas, nous étions punis. Une de mes amies ne voulait pas manger de gruau. Je pense qu’elle était vraiment fatiguée de manger du gruau et elle ne voulait pas le manger et, en plus, elle ne se sentait pas bien. Eh bien! La sœur l’a vue. Elle a appelé les autres sœurs et elles se sont encore toutes jetées sur elle. Nous avons tous vu ça. Elles ont fait ça devant les enfants. Quand on voit quelque chose comme ça, on est mort de peur. C’était juste pour montrer aux autres enfants, je pense, qu’on faisait mieux d’écouter sinon c’est ça qui allait nous arriver à nous aussi. C’était vraiment effrayant, comme ça doit être en prison, je pense.

J’adorais les concerts de Noël parce des Autochtones venaient pour nous regarder. Juste de les voir! Nous étions sur la scène et nous faisions nos affaires et nous voyions tous ces Autochtones. Nous étions tellement excités! Ça n’avait pas d’importance si nous les connaissions ou pas, ou s’ils n’étaient pas de notre famille ni rien de tout ça. Juste de les voir! Ils étaient si beaux! J’étais si heureuse quand ils disaient qu’on se préparait pour le concert. J’avais hâte de voir tous ces Aînés et les gens des communautés parce qu’ils allaient à Aklavik à Noël et à Pâques et différents jours comme ça. Ils allaient là pour les fêtes, et ils venaient pour nous regarder. Il n’y avait personne de ma famille. C’était juste des gens qui venaient de différents endroits. Parfois, mon père et ma mère venaient et c’était tellement agréable de les voir me regarder faire. Mes parents venaient en traîneau à chiens. Ça leur prenait probablement une journée complète. Ils devaient se lever de très bonne heure s’ils voulaient arriver la même journée. Mais des fois, ils devaient camper en chemin. Ils avaient aussi des enfants, bien sûr. Ils devaient s’assurer que les enfants n’aient pas froid. Ce que je portais était vraiment beau. Je ne me souviens pas d’avoir eu froid quand ma grand-mère paternelle était vivante. Chaque année, elle nous faisait des vêtements tout doublés en peau de caribou en dedans, une peau de caribou par dessus, de là (montrant d’un geste de la main) jusqu’en bas, des mitaines et le reste. Je ne me souviens pas d’avoir eu froid. Ils étaient si beaux. [À l'école, nous portions] des souliers de toile, des parkas en toile et des manteaux en grosse laine, si je me souviens bien. Ce n’était pas vraiment de la grosse laine non plus parce qu’il faisait si froid. C’était un parka. Nous étions obligés de le porter. On nous interdisait de porter le nôtre, celui avec lequel nous étions arrivés. C’est avec un parka qu’on allait à l’école. Ils nous défendaient de porter nos propres vêtements. Nous devions tous êtres habillés pareil, les mêmes mukluks, le même parka. Je ne sais pas pourquoi. Je n’ai jamais compris cette partie-là. Peut-être qu’ils voulaient qu’on s’habille comme eux.

C’était dur pour mes parents, très, très dur. Premièrement, ils ne voulaient pas m’envoyer à l’école. Ces personnes du gouvernement sont arrivées chez nous pour dire que si mes parents n’envoyaient pas un de leurs enfants au pensionnat, ils n’auraient plus d’allocation familiale. Tout l’argent supplémentaire qu’ils avaient, à part de leurs fourrures, venait de l’allocation familiale.

Peut-être que je cachais beaucoup de choses que j’aurais pu dire. Vous savez, je pense que c’est comme ça qu’ils m’ont changée là-bas. Même si je ne veux pas penser que c’est comme ça, c’est comme ça. C’est comme ça qu’ils m’ont changée, pour cacher les choses que je ne veux pas que les gens sachent. Ou dont je ne veux pas parler. Je comprends toutes les personnes qui sont dans la rue parce que c’est vraiment difficile d’en parler. C’est très difficile pour nous, les Autochtones – pour moi en tout cas –, de parler de nos sentiments, de nos douleurs. Si nous parlions de ça, nous étions traités comme des parias.

Certains d’entre nous sont très chanceux de s’en sortir, très, très chanceux de se sortir de ce sentiment, même si aujourd’hui, je m’en ressens encore. S’il y a des choses qui sont très difficiles à dire et que je garde en dedans, j’en parle beaucoup, comme maintenant, à d’autres gens. C’est pour ça que je dis que si ces personnes qui en souffrent encore pouvaient juste… mais ils ne savent pas comment… juste commencer à parler de ces choses, ils s’en libéreraient eux aussi. Ma famille fait partie des chanceux qui…

L’alcoolisme. Nous buvions beaucoup. Nous buvions beaucoup quand mon mari était vivant, et quand j’étais adolescente, je buvais beaucoup à cause de ça. Je ne savais pas avec qui en parler parce que beaucoup de gens avec qui j’essayais de parler ne me comprenaient pas. Ils ne pouvaient même pas comprendre dans quelle situation j’avais été.

C’est très important de parler des choses qui hantent notre vie, des choses dont il faut parler, même à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Je pense que c’est le meilleur moyen de s’en sortir parce que, des fois, quand on connaît quelqu’un et qu’on lui parle, c’est comme si cette personne ne nous comprenait pas, qu’elle ne sait pas de quoi on parle. Mais si on parle à d’autres gens qu’on ne connaît pas, quand ils vous disent voici ce qui arrive dans notre vie, alors on sait qu’ils ne cherchent pas à savoir nos secrets juste pour savoir.

Notre foyer, c’est notre famille. C’est ça qu’on appelle notre chez-nous. Notre chez-nous, c’est là où sont nos proches, notre famille, notre père et mère, notre grand-père et notre grand-mère, quand ils sont près de nous, c’est ça qu’on appelle notre foyer, notre chez-nous. Pour moi, c’est très important d’avoir des proches. C’est comme pour nous, nous n’abandonnons pas, même si j’ai perdu ma mère et mon père. Ils sont tous partis maintenant. Et nous, nous continuons. Nous nous rencontrons encore en famille pour les occasions spéciales, les anniversaires ou ce genre de chose, nous nous rencontrons encore. Nous nous parlons. Nous parlons de nos problèmes et nous nous aidons beaucoup les uns les autres. Nous nous encourageons beaucoup les uns les autres.

La seule chose que j’ai entendue au pensionnat au sujet de mon chez-moi, c’est que ce n’était pas un endroit adéquat pour vivre. Nous étions pauvres. Nous n’avions rien. Nous n’avions pas de bonnes couvertures. Nous n’avions pas la nourriture qu’eux ils nous donnaient. Je les ai entendus dire ça. C’est ce genre de choses dont j’ai encore beaucoup, beaucoup de difficulté à parler : comment ils dénigraient mon chez-moi. Ils disaient que chez nous, il faisait froid. Nous n’étions pas au chaud comme à l’école. « Préférez-vous être chez vous où il fait froid et où vous n’avez presque rien à manger? » Oui, nous aurions préféré être chez nous, mais nous ne pouvions pas dire ça. Si on commençait à pleurer parce que nous voulions retourner à la maison, ils nous disaient ces choses-là. Ils nous disaient comment c’était lamentable chez nous, juste pour nous arrêter de pleurer, mais nous pleurions encore plus parce que c’était chez nous que nous voulions être.

Non seulement ça, l’autre chose dont je me souviens, c’est qu’ils faisaient venir une grosse barge. Au pensionnat, on chauffait au bois. Ils faisaient venir une grosse barge… c’était une très grosse barge, peut-être aussi grosse que la pièce ici, mais plus longue, et pleine de bûches. La barge était remplie de bûches jusqu’au bord. Devinez qui devait vider la barge. Nous, bien sûr! Une petite planche comme celle-là (montrant d’un geste de la main). On pouvait à peine se tenir debout dessus. Nous étions morts de peur. Si on se tournait et qu’on allait trop vite, on risquait de tomber à l’eau. Je suis pas mal certaine, après avoir parlé à d’autres élèves, aussi, je suis certaine que quelqu’un s’est noyé et personne n’a rien dit… parce que cette planche était si petite. C’est ça qu’on appelle une planche…

La planche allait de la barge jusqu’au rivage, et nous étions aussi serrés que ça (montrant d’un geste de la main), je pense, jusqu’en bas.  Nous faisions la chaîne jusqu’à la chaufferie, jusqu’à la fournaise. Il fallait descendre les marches. Mais il y avait aussi des garçons sur les marches. Nous étions debout sur les marches, nous descendions quelques marches, et la chaîne allait jusqu’à l’endroit où ils empilaient le bois. Nous faisions ça tous les automnes. Chaque automne, mes bras devenaient tout rouges.

Il y avait des élèves qui essayaient de ne pas se faire mal aux bras, mais ils devaient saigner ou quelque chose, parce que ces bûches étaient rugueuses. Elles étaient grosses comme des arbres (montrant d’un geste de la main). On nous obligeait à faire ça. Je m’en rappelle encore très bien. C’est clair comme une image. Je m’en souviens très bien. Je ne me souviens pas que quelqu’un soit mort parce qu’ils ne nous disaient rien, ils s’entouraient de secrets. J’avais aussi peur de mourir. Je pensais : « Ah! J’espère que je ne tomberai pas malade. »

Et l’huile de foie de morue qu’on nous donnait… Aujourd’hui, je pense à ça et à toutes ces… Une seule cuillère pour combien de centaines de filles? Ils nous donnaient de l’huile de foie de morue tous les matins. Des fois, nous ne voulions pas en prendre, mais nous étions obligées. Nous attendions notre huile de foie de morue…

Je me souviens, quand je suis rentrée chez moi au bout de quelques années, environ trois ans après être sortie du pensionnat, d’avoir ressenti comme si un fossé se creusait entre nous, entre les pensionnaires et les Aînés, parce que nous parlions trop souvent en anglais et les Aînés ne nous comprenaient pas, et nous, on ne les comprenait pas quand ils parlaient leur langue. C’est le changement que j’avais constaté.

Et chaque année, c’était pire.

Mes enfants n’ont jamais mis les pieds au pensionnat parce que leur père ne voulait pas. Il avait été là trop longtemps. Il a même quitté son territoire de piégeage pour déménager à Inuvik. Il a abandonné ses pièges et je sais très bien qu’il adorait piéger, mais il n’allait pas voir un de ses enfants partir au pensionnat. Il allait empêcher ça. Jamais! Alors, tous mes quatre enfants n’ont jamais même mis les pieds à l’intérieur d’un pensionnat.

C’est à cause de ce qu’il a enduré là, voyez-vous. J’ai une idée de ce qu’il a enduré, mais les seules fois qu’il en parlait, c’est quand il buvait. Autrement, il n’en parlait pas. Les seules fois qu’il en parlait, c’était quand il buvait et il me fallait un ou deux verres, moi aussi. C’est très difficile d’en parler parce que, s’il n’avait pas enduré ça, il serait encore ici. Je sais qu’ils l’ont tué.

Il y a quelques années, mes cousines, mes cousins, moi-même et plusieurs d’entre nous parlions de quand nous étions à l’école. « Vous avez fait tout ça? » Nos enfants essayaient de comprendre ce que nous avions enduré. Ils ne pouvaient pas croire que nous avions enduré tout ça. Mais autrement, on n’en parle jamais. C’est trop dur de parler de ce genre de chose. Moi, il fallait que je retrouve la façon dont mes parents m’avaient élevée. Mais mon mari ne voulait pas que mes enfants désobéissent. Qu’ils le contrarient, vous savez. Ses enfants ne feraient jamais ça, à aucun prix. J’ai remarqué ça. Il était un père très sévère. Et je savais que c’était à cause du pensionnat. Je le savais. Je pouvais le voir. Je le comprenais et on s’appuyait l’un l’autre.

Il y a beaucoup d’alcooliques… Beaucoup de gens fonctionnent vraiment bien pendant quelques années, peut-être cinq ou six ans, puis ils… Quelque chose les frappe et ils recommencent à boire. Il y a beaucoup de drogue maintenant, là-bas, chez nous. C’est l’expérience que les élèves traversent, eux aussi. C’est pour ça que je vous ai dit que c’est ça qui affecte les gens aujourd’hui, ne pas savoir comment en parler à personne d’autre, ne pas savoir comment leur faire comprendre ce qui se passe en eux.

Une autre chose que je vois, c’est que notre jeunesse se tourne vers l’alcool et la drogue à cause des pensionnats. Les parents ont tellement souffert qu’ils commencent à boire, et le reste, et c’est pour ça que les jeunes commencent à faire la même chose. C’est parce que je pense que les parents ne savent pas comment leur parler. Je ne les critique pas. Je suis comme ça. Je suis comme ça. Je n’ai jamais su comment leur parler quand ils vivaient cette situation parce que je me sentais déjà coupable parce qu’on buvait tellement, ils buvaient et le reste. Mais aujourd’hui, mes enfants font bien dans la vie. Je suis si fière d’eux. Il n’y a rien qui me fasse plus plaisir, vous savez, à cause de la façon dont nous les avons élevés, et malgré ça, ils réussissent dans la vie. Ils sont simplement merveilleux. Ils sont tous partis de la maison, sauf ma fille. Elle vit encore à Inuvik. J’ai trois garçons : un à Kamloops, un à Calgary et l’autre à Edmonton. C’était la seule façon dont ils pouvaient se sortir de la situation où ils étaient.

Ce genre de choses, je pense, ça fait partie des choses auxquelles il faut penser. Aider les gens qui sont ici. On veut juste tellement les aider, mais quand on est tout seul, alors essayer de les aider, c’est très difficile. On a besoin d’un groupe.

Parler. Parler et les aimer, je pense, c’est ce qui est le plus important. J’ai compris qu’il ne faut pas aller les voir pour leur dire qu’ils ont tort. « T’es un mauvais garçon. » J’ai découvert ça quand j’enseignais aux adolescents du secondaire. Aujourd’hui, ils ont vingt ou trente ans, mais chaque fois qu’ils me voient, ils me serrent toujours dans leurs bras parce que je les ai aimés et que ça leur a permis d’être là où ils sont aujourd’hui. Je les vois si bien réussir, beaucoup d’entre eux. Ils veulent encore me protéger. C’est à leur tour de me protéger.

Les Canadiens devraient vraiment essayer de savoir, poser des questions. Connaître eux-mêmes la vérité. S’asseoir seul à seul avec quelqu’un qui a vécu cette expérience… Parfois, les gens pensent que nous disons ces choses sans raison, mais ce n’est pas le cas. Ils doivent connaître la réalité de ce que nous avons enduré. Et c’est à ce moment-là qu’ils vont finalement réaliser que ce que nous disons, ce que nous avons enduré, eh bien! c’est la vérité.

Regardez certaines personnes, certains Autochtones. Vous savez, on dit que la majorité des Autochtones qui vivent dans la rue, tous ceux-là, à Vancouver ou ailleurs, c’est parce qu’ils ne peuvent pas parler de ces choses, ils ne peuvent pas les affronter. C’est pour les aider que les centres d’aide ont beaucoup de conseillers, comme ceux qui ne sont jamais allés au pensionnat eux-mêmes, ils essaient d’aider notre peuple, ou d’autres gens, pour qu’ils arrêtent de boire et des choses comme ça. C’est la même chose aujourd’hui. C’est comme quand on est dans un cercle d’entraide. On a des centres. Quand on est là et qu’on est dans un cercle… Je leur conseillerais d’assister à plus de réunions avec des Autochtones, et là, ils comprendraient vraiment comment les aider, en les faisant beaucoup parler.

Il faut que je dise aux autres Inuits de continuer. Il faut continuer à retourner là d’où nous venons, il faut continuer d’en parler, d’en parler avec des gens avec qui on se sent confortable, et ne pas garder ça en dedans sinon ça va nous dévorer. Les choses qu’on garde au fond de nous, ça va se transformer en cancer ou en maladie.

Nous devrions essayer de ramener notre peuple à ses sources, lui faire retrouver son identité. Sortir sur le territoire, dans la nature. C’est là qu’on peut vraiment sentir la guérison, ce qui guérit en nous, on peut le sentir quand on est dans la grande nature. Pour ma part, c’est ça que je cherchais, et j’ai l’espoir qu’ils vont même emmener les jeunes sur le territoire, dans la nature.

On faisait ça autrefois, mon mari et moi. Je vais encore sur le territoire chaque été. Je suis à la retraite, mais je travaille encore très fort! Nous [mes élèves et moi] allons à mon campement. Nous marchons dans les collines. J’ai des collines pas trop loin, juste en face de mon campement. Nous cueillons des petits fruits. Différentes choses. Nous mangeons ensemble, nous faisons des excursions en bateau. Juste d’être dans la nature me guérit, et c’est pareil pour eux. Ils découvrent différentes choses, différentes plantes et ce qu’on fait avec, et parfois, je fais exprès de ne pas emmener de médicaments, pas d’aspirine, rien comme ça. Je les emmène avec rien, comme ça, et puis ils découvrent qu’il y a plein de choses là-bas. En plus, je dis toujours que si nous avons notre culture, notre langue, nos traditions, si on a ces trois choses, on peut se sentir bien avec soi-même. C’est ce que je répète à mes élèves depuis dix ans. Si on sait qui on est, si je sais qui est Lillian, je serai bien avec moi-même le reste de ma vie.

Je suis devenue forte. Je suis très puissante, je dois l’avouer, et je suis forte aujourd’hui parce que, autrefois, quand je refusais de faire ceci ou cela, c’est pour cette raison que je n’ai pas perdu ma langue, parce que je ne les laissais pas me battre. Je refusais qu’ils me prennent toute mon identité. Ils pouvaient m’arracher ma fierté et des choses comme ça, mais pas ma langue. Ma grand-mère me l’a dit elle-même. Quand elle m’a envoyée à l’école, elle m’a dit :  « N’oublie pas ta langue! »

J’ai conservé ma langue parce que je l’ai voulu. Autrefois, j’emmenais ma grand-mère dans les bureaux du gouvernement et je lui servais d’interprète. Quand je l’emmenais à l’hôpital, je lui servais d’interprète. Ma mère aussi. Je servais d’interprète pour tout le monde, quiconque en avait besoin. C’était du bénévolat. Aujourd’hui, je me sens si fière de ce que j’ai fait parce que, quand ils ont besoin de quelqu’un pour interpréter ou traduire ou quelque chose du genre, c’est moi qu’ils viennent voir.

Aujourd’hui, je suis vice-présidente du CCI [Conseil circumpolaire inuit]. Je voyage beaucoup. J’étais à Kuujjuaq, dans le Nord du Québec, l’été dernier, pour m’adresser au NTI [Nunavut Tunngavik Inc.]. J’étais là, et ils parlaient des jeunes et des Aînés. C’était vraiment bien. J’ai beaucoup aimé ça. J’ai eu l’occasion de leur parler sur la façon d’aider les gens en les faisant parler de…

Vous savez, ce qu’ils font, c’est la bonne chose. Ils étaient sur la bonne voie parce que les jeunes et les Aînés sont toujours ensemble. S’ils veulent savoir quelque chose, il y a toujours un Aîné qui est là. Et les jeunes…

Nous devons — je dois aussi comprendre les jeunes parce que l’esprit d’un jeune est différent du mien. Le mien est vraiment le contraire. Je veux qu’ils fassent de cette façon, mais on ne peut pas leur dire ça. Je le sais parce que j’ai enseigné pendant dix ans et que je me souviens que… oui, j’ai aussi été une adolescente. (Rires.) Alors, c’est ce que je fais.

Je voudrais juste encourager tous ceux qui ont été élèves dans les pensionnats à ne pas oublier. S’ils ont tout oublié, ils devraient essayer de revenir chez eux. Essayez de revenir chez vous. Essayez d’aller sur le territoire, dans la nature, ou de parler à des gens qui pourraient vous aider. À moins de savoir qui vous êtes et de connaître vos traditions… toutes ces belles choses vont vous revenir.

Survivants

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