Nous Étions Si Loin > Marius Tungilik

Marius Tungilik

Marius a fréquenté le pensionnat indien de Chesterfield Inlet, au Nunavut, puis l’externat fédéral Sir Joseph Bernier, de 1963 à 1969. Il n’avait que cinq ans quand il fut envoyé au pensionnat.

« C’était très étrange, car à longueur d’année, on nous disait que notre mode de vie, chez nous, était quelque chose de complètement différent par rapport à ce qui se passait réellement dans notre ville natale. Alors, quand on vous rabâche que l’inuktitut est une langue morte, que c’est une langue interdite, que notre mode de vie est primitif, on commence à réfléchir et à voir son propre peuple sous un autre jour. On les voit manger avec les mains, et on se dit, c’est vrai, c’est primitif. Et ça, c’est du lavage de cerveau. »

BIOGRAPHIE

Le titre de la présente exposition : « Nous étions si loin… » est tiré de notre entrevue avec Marius Tungilik, un survivant de l’externat fédéral Sir Joseph Bernier de Chesterfield Inlet, qu’il a fréquenté entre 1963 et 1969. Aujourd’hui, il est père et grand-père et il donne des conférences et prend une part active à la politique inuite actuelle. Il a aussi travaillé avec acharnement pendant de nombreuses années à guérir les séquelles de l’expérience des pensionnats chez les survivants et survivantes inuits. Bien qu’il dise dans son récit que le processus de guérison doit se passer à plusieurs niveaux, il croit fermement que « le plus difficile, c’est de commencer ». Il partage son vécu en partie pour inspirer les autres à entreprendre leur propre processus de guérison et de réconciliation. En 1993, il a été l’organisateur principal de la réunion des anciens élèves du pensionnat de Chesterfield Inlet intitulée : « Dans l’esprit de la guérison : une réunion spéciale ».

TÉMOIGNAGE

Je suis allé au pensionnat de Chesterfield Inlet. Quand j’y étais, on l’appelait l’externat fédéral Sir Joseph Bernier. J’avais cinq ans. J’ai des souvenirs très heureux de mon enfance. Avant d’aller à l’école, en autant que je me souvienne, j’étais un petit garçon très heureux. Les gens me parlaient avec tendresse tout le temps; ils m’appelaient cutie… Je ne pense pas qu’on ne m’ait jamais appelé par mon vrai nom, Marius. C’était toujours « mon merveilleux garçon » ou anikuluk. Ça avait toujours à voir avec quelque chose de merveilleux. Bien sûr, nous parlions inuktitut tout le temps et il y avait des moments où on me laissait librement aller n’importe où dans les environs. Il n’y avait rien pour nous faire peur, alors je faisais un tour dans la toundra de temps en temps, tout seul. Je laissais mon esprit vagabonder. J’ai des souvenirs très précis de ces jours-là, mais je ne me rappelle pas qu’on ne m’ait jamais dit que nous irions à l’école. Je savais seulement qu’on allait voir l’avion arriver. C’était toujours un grand jour quand un avion arrivait. Et puis soudain, j’étais à bord de cet avion et ne savais pas pourquoi.

Le premier voyage en avion de Repulse Bay était terrifiant. Je me souviens seulement de pleurer et de pleurer et de m’accrocher à mon cousin. Je n’avais vraiment aucune idée de ce qui se passait.

Je suppose que rien ne me disait que je n’allais pas voir mes parents pendant si longtemps. J’avais toujours été avec mes parents et on me nourrissait encore à la bouteille quand je suis parti pour l’école. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait avec ma bouteille de bébé. Ils nous ont coupé les cheveux, fait prendre un bain, donné de nouveaux vêtements, plutôt des uniformes vraiment, avec des mocassins. Je me souviens qu’ils nous demandaient tous qui nous étions et je ne pouvais pas me souvenir de mon nom. J’ai dû vraiment réfléchir, parce qu’au début, je ne comprenais pas ce qu’ils me demandaient, de leur dire mon nom. J’ai regardé les autres pour comprendre ce qu’ils demandaient. Le garçon juste en avant de moi s’appelait André, alors j’ai failli dire « André ». Je savais que mon nom n’était pas André. J’ai des souvenirs de ça.

Ils nous réveillaient. Je ne sais pas comment on pouvait dormir les premières nuits parce qu’on pleurait tout le temps. Nous avions des corvées à faire. Mes corvées à moi, c’était de balayer les marches et faire la vaisselle. Je ne me souviens pas si nous allions à l’église en premier ou si nous faisions nos corvées en premier. Le déjeuner, c’était du gruau presque tous les jours sauf le dimanche. On nous donnait beaucoup de biscuits secs avec du lait. Puis nous allions à l’école. Nous nous mettions en rang dans le corridor et nous devions tous chanter God Save The Queen et O Canada.

La première année, ce n’était pas si pire après un bout de temps. C’était devenu une routine. Sœur Rocan était notre enseignante de maternelle. Elle était gentille. Mais c’était difficile. Je ne savais pas combien de temps nous resterions là, et c’était difficile de retourner dans notre village parce que les choses changent en neuf mois quand on a juste cinq ans. On ne sait plus comment agir avec nos parents ou avec nos petits frères et sœurs.

Au mois de mai, vers le 19 ou le 20 mai, nous retournions à la maison. Seulement une fois par année. Je ne savais pas comment mes parents prenaient ça. Je ne leur ai jamais vraiment demandé. Je sais qu’ils étaient très heureux de nous voir revenir chaque fois. Ils nous entouraient de beaucoup d’amour et tout le reste. Je suis certain que c’était difficile pour eux. Ils nous disaient d’écouter nos surveillants, quelle que soit la personne qui prenait soin de nous, parce que d’une part, ce n’étaient pas des Inuits. À cette époque, nous nous sentions inférieurs aux Blancs; et d’autre part, mes parents étaient très religieux, alors nous tenions pour acquis qu’il fallait écouter le clergé. Nous n’avions pas le choix. Nous nous en retournions avec ces conseils.

Ces choses étaient renforcées par le voile du secret au pensionnat. On nous disait de ne rien dire. On nous menaçait pour que nous ne disions rien. C’était une école catholique. Il y avait des prêtres oblats, des frères et des sœurs. Les Sœurs Grises. Ils nous traitaient de façon très différente de comment nous étions traités à la maison. Il n’y avait aucun geste d’affection ou d’amour. C’était un environnement très stérile. Tout était très sévère. Nous devions suivre les règlements et nous devions parler anglais. Il fallait que nous apprenions, que nous parlions, que nous écrivions et que nous lisions en anglais. Il fallait suivre l’horaire. Le temps semblait être pour eux la chose la plus importante, alors que chez nous, ce n’était pas important du tout.

Et puis il y avait les repas. Chez nous, nous mangions quand nous avions faim. À Chesterfield Inlet, à l’école, on ne pouvait manger qu’à certains moments, et nous mangions tous ensemble. Et il fallait dire comment on s’était comporté chaque jour. Par exemple, ils prenaient un bulletin et ils nous appelaient et on devait dire « bon » ou « pas très bon » pour dire comment on s’était comporté ce jour-là. Et si on avait été « extra bon », ils nous donnaient une « étoile de bonne action », qu’ils appelaient ça. Si on ramassait assez d’étoiles, on pouvait aller voir un film cette fin de semaine là. Ces étoiles étaient une bonne façon de nous motiver. Pratiquement, tout le monde connaissait les règlements.

À l’école, il n’y avait pas d’interactions entre nous. Pendant neuf mois par année, nous n’avions pas d’interactions avec les jeunes bébés ou avec les Aînés. Alors, comment pouvaient-ils penser que nous pourrions devenir des parents, apprendre comment élever des enfants quand nous vivions dans une bulle complètement isolée de ce qui se passait dans la communauté? Je pense que ma grande chance, c’était que je savais, par exemple, ce que c’était que d’être aimé par ma famille. Avant d’aller à l’école, c’était tout ce que je connaissais. Je recevais de l’amour sans condition. J’ai essayé de suivre cet exemple.

Si nous n’avions pas été à l’école, selon notre âge, nous aurions d’abord eu beaucoup de liberté, puis on nous aurait emmenés sur des expéditions pour apprendre en observant nos parents ou nos Aînés, comment faire la chasse, comment être patient, comment construire des iglous, tout ce qu’on devait savoir, comment dépouiller le gibier, préparer les peaux pour les vêtements ou d’autres choses. Nous aurions appris à faire des kayaks, des harpons et des kakivaks pour pêcher. Nous aurions appris en les voyant faire. C’est comme ça qu’on fait ces choses. Et il y a des raisons pour lesquelles nous faisons les choses comme cela. On nous aurait enseigné les histoires de la tradition orale. Rien n’aurait eu besoin d’être lu ou écrit. Nous aurions appris les chansons, les légendes — on nous a refusé tellement de ces choses-là. Au fil des années, je me suis rattrapé jusqu’à un certain point, mais je ne sais pas encore comment faire beaucoup de ces choses : on me les a volées. Les légendes… Je les voyais plus comme des contes de fées ou comme des versions complètement déformées des anciennes légendes inuites. Je m’endormais chaque fois que quelqu’un les racontait parce que c’était plus comme une histoire pour endormir les enfants quand on était à l’école. Mais c’était pourtant notre façon d’apprendre à nous.

Alors, dans ce sens-là, on nous a volé notre spiritualité. Notre sens d’appartenance avec les bébés, avec les Aînés; nous n’avions pas de contacts avec les gens de Chesterfield Inlet. Nous n’avions pas le droit d’avoir des contacts à l’extérieur de l’école, avec les gens de Chesterfield Inlet. On nous a complètement refusé une source de savoir et d’expertise extrêmement précieuse qui était juste là, à Chesterfield Inlet, parce qu’ils avaient peur que les habitants de la place prennent avantage de nous. C’est une logique complètement malade. C’est la stupidité derrière leur logique : ils voulaient contrôler tous les aspects de notre vie, c’est l’Église, le système scolaire qui voulaient ça.

On nous disait que nous étions des Eskimos. Qu’on ne valait pas grand-chose. La seule façon pour nous de réussir, c’était d’apprendre le mode de vie des Anglais. Alors, dans ce sens-là, c’était aussi psychologiquement dégradant. On nous faisait haïr notre propre peuple, notre propre race. On nous faisait regarder [les gens de notre race] de haut parce qu’ils ne savaient pas compter en anglais, parler anglais ou lire ou rien de ces choses-là que, nous, nous pouvions faire. Il faut être malade pour faire ce genre de chose.

C’était très étrange, car à longueur d’année, on nous disait que notre mode de vie, chez nous, était quelque chose de complètement différent par rapport à ce qui se passait réellement dans notre village. Alors, quand on vous rabâche que l’inuktitut est une langue morte, que c’est une langue interdite, que notre mode de vie est primitif, on commence à réfléchir et à voir son propre peuple sous un autre jour. On les voit manger avec les mains, et on se dit, c’est vrai, c’est primitif. Et ça, c’est du lavage de cerveau.

Quand on vous fait sentir inférieur ou supérieur aux gens de votre propre race, c’est de l’agression psychologique pure et simple. Personne d’entre nous n’en parlait. Nous gardions tout ça en dedans. Personne n’osait parler. C’était quelque chose dont on ne parlait jamais. Pendant beaucoup, beaucoup d’années, pendant des années, ça a été probablement le secret le mieux gardé de ce qui se passait vraiment à l’école, ce qui se passait vraiment au pensionnat, vous savez. Personne n’a jamais rien su de tout ça.

On pouvait voir partout les signes de dysfonction. Il y avait des gens qui essayaient de fuir la réalité dans l’alcool ou la drogue; on voyait la violence, la colère déplacée, la confusion, le crime. Les signes étaient partout, mais personne ne disait rien.

Je savais qu’il y avait quelque chose de travers dans ce que je ressentais en dedans, dans la façon dont je voyais les choses, et ça n’allait pas avec la façon dont mes parents et tous les autres voyaient les choses. Ils voyaient les choses de façon différente de moi. On nous disait que nous n’étions pas des Blancs et nous n’étions plus de vrais Inuits. Nous ne connaissions pas les façons traditionnelles, alors nous étions pris quelque part au milieu de nulle part.

Nous avons beaucoup de bonnes compétences. Nous sommes de bons interprètes. Nous sommes de bons comptables et de bons teneurs de livres. Nous sommes de bons administrateurs. Nous savons comment gagner de l’argent dans une économie de salaires. Mais tout ça, c’est à l’extérieur. À l’intérieur, c’était la souffrance et nous ne savions pas comment exprimer notre colère et notre confusion.

J’ai essayé de parler à des psychologues, aussi loin que dans les années 1970 au sujet de ce problème, j’ai continué jusque dans les années 1980. Personne n’a pris ça au sérieux. Personne ne savait de quoi je parlais. Ils disaient « Prie. » Prie. Qu’est-ce que la prière vient faire là-dedans? « Demande le pardon », qu’ils disaient. Le pardon pour quoi? Pour comment je suis? Pour ce que quelqu’un d’autre m’a fait?

J’ai fini par comprendre que personne dans le secteur professionnel ne savait ce que c’était que d’avoir été interné et d’avoir été agressé physiquement, sexuellement, psychologiquement et spirituellement, d’avoir subi des agressions de cette ampleur. J’ai fini par comprendre qu’il y avait un énorme fossé entre la science et ce qui que passait vraiment : le traumatisme. Personne ne savait comment exprimer ça. La guérison ne faisait pas partie de notre vocabulaire avant que tout ça ne sorte au grand jour.

De plusieurs façons, bien des choses ont changé depuis ce temps-là. Je me souviens de la première fois que j’ai parlé des pensionnats pendant un forum public. J’étais l’un des premiers, alors c’était très, très difficile pour moi. Je ne savais vraiment pas si je devais parler ouvertement de ces choses parce que personne ne le faisait. J’étais tourmenté parce que je savais que c’était la bonne chose à faire, mais je ne pensais pas en avoir ni le courage, ni la force. Je sentais que j’allais mourir si je disais ces choses-là en public. Heureusement, j’ai eu l’occasion de passer du temps en pleine nature, mais pas par choix. Je me suis perdu, j’ai été tout seul pendant trois jours. J’étais bien. C’était la fin de l’automne, en novembre. Mais ces trois jours passés dans la solitude m’ont donné le temps nécessaire pour me décider. Oui, j’allais le faire, quoi qu’il arrive.

Une semaine après qu’on m’ait retrouvé, j’ai présenté ma soumission à la Commission royale sur les peuples autochtones, à Rankin Inlet. On a organisé la rencontre à Chesterfield Inlet en 1993. J’ai dû répondre aux questions de tout le monde. Personne ne croyait que de telles choses puissent arriver. Je recevais des appels de gens, partout dans le Nord, qui comprenaient et qui savaient exactement de quoi je parlais et ils m’appuyaient. Nous avons travaillé ensemble sur beaucoup de différents dossiers.

Maintenant, quand on assiste à des conférences, on peut écouter les gens parler de leur expérience plus ouvertement. Ils parlent du besoin de guérison, du besoin de regarder devant soi et des avantages de ne pas garder ce bagage au fond de soi. Tellement de choses ont changé.

Mais en même temps, l’adaptation a été difficile. J’ai toujours su que la guérison comportait beaucoup d’aspects différents. L’un d’eux, ce sont des excuses, la confirmation de ce qui s’est vraiment passé, et la justice contre les criminels. Les gens doivent être tenus responsables de leurs actes en faisant de la prison, en payant des amendes et le reste. Il y a l’indemnisation pour les dommages. Il y a les traitements et le counseling. Donc, il y a de nombreux aspects qui doivent être réglés avant de pouvoir commencer le processus de guérison. Et pour faire ça, ça prend toute la collectivité. On ne peut pas faire ça tout seul. On le peut, mais c’est beaucoup plus difficile.

La partie la plus difficile, je crois, c’est de l’admettre, de dire oui, c’est cela qui m’est arrivé. Voici comment ça m’a affecté. Et quand nous avons commencé tout ça, nous ne pouvions pas raconter notre histoire sans pleurer, sans éclater en sanglots à un moment donné. C’était difficile. Alors, l’une des parties les plus difficiles, c’est juste de commencer, de reconnaître qu’il y a quelque chose d’essentiellement brisé dans notre vie qui fait que nous sommes comme nous sommes. Et nous devons trouver une façon de laisser ça derrière nous et de continuer en regardant droit devant.

Ça peut vraiment créer de la confusion, parce qu’on a le sentiment qu’après avoir sorti ça de notre système, tout devrait être normal. Mais ça ne marche pas comme ça. Tout n’est pas normal. Mais on a fait le premier pas. Et on doit être prêt à travailler avec les autres pour s’en sortir.

Récupérer le passé, ce qu’on a perdu, va prendre beaucoup de temps. Nous avons été isolés de notre communauté pendant de nombreuses années, alors on ne peut pas s’attendre à résoudre tous ces problèmes complexes, toutes les complexités d’avoir été envoyé loin de chez nous dans une école pendant un certain temps. On ne peut pas dire : « Voilà! D’ici 2010 tout le monde est guéri. » Ça ne marche pas comme ça. Ça prend beaucoup plus de temps que ça. Ça prend beaucoup d’énergie. Ça prend beaucoup de temps. Ça prend beaucoup d’aide. Et certaines personnes sont plus prêtes que d’autres, alors il faut s’assurer que personne ne soit oublié. Si nous oublions des gens, le cycle va continuer aussi longtemps qu’on le laisse tourner.

J’espère que nous pourrons tous nous tenir debout et dire : « Je suis quelqu’un d’honorable. Je mérite ce que la vie a de mieux à offrir. La vie ne me doit pas les moyens de ma subsistance. » Je pense que c’est comme ça qu’il faut penser, et en même temps, nous aurons de meilleurs outils pour affronter ce qui va nous arriver, pour ne pas rester pris dans l’idée que nous sommes inférieurs de quelque façon que ce soit : nous n’avons pas besoin de demander la permission à personne. Il me semble que nous avons une attitude mentale ancrée qui nous fait nous demander si nous avons le droit d’être heureux. « Est-ce que j’ai le droit d’être heureux? » Si nous pouvons nous convaincre que oui, nous avons effectivement le droit d’être heureux et que les gens participent à déterminer leur propre avenir, je pense que nous aurons bien fait notre travail.

L’égalité, c’est quelque chose qu’il va falloir continuer d’aborder; l’égalité quand on parle d’accès aux ressources, d’accès aux services et aux programmes qui sont offerts dans le reste du Canada. Nous avons aussi droit à tout cela. Nous sommes Canadiens. Nous payons des taxes. Nous avons vécu les mêmes expériences. Il y a longtemps que nous travaillons là-dessus, moi et tellement d’autres aussi, mes frères, mes sœurs, mes cousins…

J’ai déposé un avis d’opposition. Quand on a proposé le Paiement d’expérience commune, nous n’avons pas eu la chance de nous y opposer ou de déposer un avis d’opposition, mais moi je l’ai fait, en me fondant sur le fait, encore une fois, que nous étions dans le Nord. Le procédé d’indemnisation n’allait pas nous donner notre pouvoir d’achat simplement parce qu’une chose qu’on peut acheter ici, [dans le Sud] coûte vingt fois plus cher quand elle finit par arriver dans le Nord. Ils n’avaient pas pris ça en considération.

Encore une fois, il y a eu beaucoup de lacunes dans tout le processus. Dans le système de justice pénale, personne n’a été reconnu coupable. Personne n’est allé en prison. Le système de justice pénale pensait que ce qui nous est arrivé n’était pas très important, comme l’a déclaré le procureur. À chaque étape du processus, nous avons été dénigrés. Les gens continuent à nous dénigrer. Les gens continuent à nous voir comme des citoyens de deuxième classe. On nous traite encore de telle façon que nous continuons à penser qu’on mérite mieux que ça, c’est le sentiment que nous avons. Nous ne nous sentons pas supérieurs à eux. Nous voulons tout simplement nous sentir comme des égaux. Nous avons tellement à apporter au Canada, si on nous laissait seulement faire, si on nous permettait de faire partie de la famille. Nous pourrions tous ensemble créer un pays où la vie serait tellement meilleure.
Il y a beaucoup de défis à relever. Au moins, nous ne reculons plus. Nous ne lâchons pas, au moins, et dans certains cas, nous faisons des progrès. Des fois, nous reculons un peu ou nous dépassons les limites, mais c’est la nature humaine. Je pense que nous donnons une voix à ceux qui n’en ont pas, les gens qui ne peuvent pas s’exprimer, vous voyez, ceux qui ont peur de ce que les gens vont penser d’eux s’ils parlent. Je pense que c’est aussi pour eux que nous parlons. Nous ne nous battons pas seulement pour nos besoins, nous nous battons aussi pour les besoins des autres, de ceux de notre communauté, de nos familles, de nos amis. Nous voyons ce qui se passe. Nous savons ce qui se passe. Nous le voyons tous les jours, jour après jour.

Notre peuple est si généreux, si attentif, tellement capable de partager et il fait tellement confiance à autrui. Il ne peut s’empêcher de contribuer à régler la situation. Nous ne pouvons le laisser tomber, jamais! Nos enfants, d’une façon ou d’une autre, devront continuer le travail que nous faisons.

Parfois, la situation est très confuse. On se demande souvent « Est-ce que c’est le résultat de ce qui est arrivé dans les pensionnats, ou est-ce le résultat de quelque chose d’autre?… » On ne peut pas tout mettre dans le même panier et dire que tout ce qui va de travers, c’est à cause du temps qu’on a passé dans les pensionnats ou que c’est la faute du système. Il y a tellement d’autres facteurs qui entrent en jeu et il faut pouvoir faire la différence entre ce qui est arrivé dans les pensionnats et ce qui s’est passé tout autour de nous, que ce soit les politiques inuites, notre façon de concevoir le monde spirituel, notre système de croyances, notre disposition d’esprit par rapport aux légendes et aux pouvoirs de la nature, le surnaturel, les tabous, les malédictions.

Il faut que nous puissions faire la différence entre tous les aspects de la question. Qu’est-ce qu’il faut faire pour s’assurer que nos enfants soient capables de devenir de bons leaders, pour guider la nouvelle génération à adopter un style de vie plus sain dans tous les domaines de la vie : spirituel, physique et psychologique. Ils devront se l’approprier. Comme parents, on a le devoir de préparer le terrain, de faire tout en notre possible pour s’assurer que nos enfants soient capables de poursuivre la tâche.

Nous avons eu les mains liées derrière le dos pendant si longtemps que nous ne pouvions pas faire du très bon travail pour préparer le terrain. Beaucoup d’entre nous ont souffert d’alcoolisme, de toxicomanie, de dépendance au jeu et ont vécu en criminels. Ça ne s’appelle pas vraiment bien préparer le terrain ou bien préparer l’avenir. Ces choses-là, nous ne voulons pas que nos enfants les vivent aussi. Et pourtant, c’est tout ce que nous connaissions.

Je sais qu’il nous reste encore beaucoup de travail à faire. Le cheminement n’est pas fini. Il faut continuer. Je ne peux pas concevoir qu’on abandonne la cause dans un an et demi ou deux, après avoir fait tout ça, sans planifier pour l’avenir. Comme je l’ai déjà dit, on ne peut pas « décider » que la guérison sera terminée en 2010. Les choses ne marchent tout simplement pas comme ça.

Ce n’est pas que je veux que les gens continuent à souffrir. Ce n’est pas ça la question. Ce que nous disons, c’est que le besoin de guérison sera encore là parce que certaines personnes commenceront tout juste leur cheminement. Ça leur prendra beaucoup de temps pour se sortir de là, et il y en a qui veulent attendre pour voir comment notre cheminement se passe. C’est notre rôle en tant que leaders.

Je suis maintenant de retour chez moi, après avoir été parti si longtemps, je suis finalement chez moi, et je ne veux pas juste dire géographiquement. Je suis de retour là où je suis né et où j’ai grandi, après être parti pendant trente ans. Je pense que, partout où j’étais, je me sentais chez moi d’une certaine façon, n’importe où j’étais, parce que je pouvais vivre avec moi-même jusqu’à un certain point. Mais de retour chez moi, je me sens absolument complet. Il y a ma famille, mes frères et sœurs qui sont là. Mes nièces et mes amis sont là, et les gens qui me comprennent et ceux que je comprends sont là.

Le pensionnat, ce n’était pas chez nous. Nous étions très loin de la maison, très très loin émotivement, géographiquement et spirituellement. Nous étions si loin. Parfois, nous pensions que nous ne retournerions jamais chez nous.

Aussi, il faudra s’occuper de façon très importante de la question de l’impact intergénérationnel. Nos enfants et leurs enfants doivent participer pour s’assurer que, premièrement, ce genre de choses n’arrive plus jamais. Et je ne parle pas juste des pensionnats, parce que c’est quelque chose qui n’arrivera probablement plus jamais. Mais quand on permet aux autres de prendre le contrôle de notre vie, et quand les autres nous imposent leurs croyances et nous font nous sentir inférieurs, et qu’ils tentent de nous transformer en quelque chose que nous ne sommes pas, de changer notre mentalité, c’est ça que nous voulons dire par « s’assurer que ce genre de choses n’arrive plus jamais ».

Deuxièmement, nous devons nous assurer qu’ils comprennent les vraies conséquences de ce qui nous est arrivé, les conséquences de tout dire, les conséquences d’avoir à faire face à tout ça et d’avoir à affronter les difficultés de la vie d’une manière très dysfonctionnelle. Il faut qu’ils comprennent tout ça et qu’ils regardent en avant et qu’ils participent au processus de guérison. Quand ce sera fini, ils pourront prendre le flambeau. Ils pourront faire le travail. Nous pouvons les aider, les guider, mais ce travail doit être fait. Voilà ce que j’ai à dire.

Survivants

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