Nous Étions Si Loin > Marjorie Flowers

Marjorie Flowers

Marjorie est allée à l’école dans sa localité de Makkovik, à Terre-Neuve-et-Labrador, jusqu’à la huitième année, mais de 1974 à 1977 elle a vécu à la résidence IGA alors qu’elle allait à l’école secondaire Lake Melville de North West River. Elle ne pouvait rentrer chez elle que deux fois par an.

« J’ai perdu beaucoup de choses. J’ai perdu ma culture, mes modèles parentaux et mes modèles de rôle. J’ai reçu une éducation, mais j’y ai laissé beaucoup de moi en cours de route. J’ai failli ne plus savoir qui j’étais. Je voulais être quelqu’un d’autre et il m’a fallu longtemps pour retrouver mes racines, bien que mes parents m’aient toujours enseigné beaucoup de choses. Mais j’ai tout perdu quand je suis allée au pensionnat. Il m’a fallu de nombreuses années pour tout récupérer. »

BIOGRAPHIE

Marjorie Flowers a fréquenté l’école secondaire Lake Melville à North West River, Labrador, de 1974 à 1977, à compter de la neuvième année. Elle est maintenant chef d’équipe auprès du ministère de la Santé et du Développement social du Nunatsiavut à Hopedale, au Labrador. Marjorie révèle qu’avant de travailler au Projet de guérison pour les survivants des pensionnats gouvernementaux du Nunatsiavut et de commencer à parler de ses propres expériences alors qu’elle était enfant, elle n’avait pas véritablement compris à quel point le régime des pensionnats continuait à avoir des effets négatifs sur sa vie d’adulte, et comment cela influençait la façon dont elle élevait ses propres enfants. « Ma colère sortait. Mais il fallait que mes enfants me la montrent. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Alors, ça a fait une énorme différence dans ma vie quand j’ai pu reconnaître et dépasser cela. » Marjorie travaille maintenant auprès des survivants et survivantes, des jeunes et des familles qui vivent des traumatismes intergénérationnels en raison des pensionnats.

TÉMOIGNAGE

Je suis allée à l’école à North West River, à l’école secondaire Lake Melville. J’y suis allée pour la première fois en 1974, alors j’y ai passé trois ans, de 1974 à 1977, de la 9e à la 11e année. Je suis originaire de Makkovik. C’est mon chez-moi. Nous prenions l’avion. Parfois, c’était un Cessna, un petit avion à deux places. D’autres fois, c’était dans un Beaver, un plus gros avion, un hydravion à flotteurs, ou à skis. Et l’Otter, c’était le plus gros avion de tous.

J’avais sept frères et une soeur. Nous étions neuf dans la famille. Je suis la plus jeune, alors j’ai été la dernière à aller à l’école. J’y allais avec mon frère, le plus jeune de mes frères. Seulement un des neuf enfants n’est pas allé au pensionnat. Tous les autres y sont allés.

On nous permettait de retourner chez nous à Noël et pendant l’été. Mes parents étaient là. Mes frères et ma sœur aussi étaient là, bien que certains d’entre eux soient déjà partis à l’université et que d’autres soient mariés. Il y a un grand écart d’âges dans ma famille.

Je me souviens m’être terriblement ennuyée de ma famille. Je ne voulais pas être à cette école. Je voulais être chez nous. C’était difficile pour moi, c’était difficile d’être loin de chez moi.

La première journée a été très triste. C’était triste parce que j’avais un peu hâte au début. Parce tout le monde s’en allait à l’école et qu’ils en revenaient tous, ça me semblait agréable. Il y avait des choses qui se passaient dans ma jeune vie que j’étais contente de laisser derrière moi, mais je ne me rendais pas compte à quel point ce serait difficile avant que je sois dans l’avion.

C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je quittais mes parents. J’ai pleuré pendant tout le trajet. Quand je suis arrivée à l’école, à North West River, j’avais tellement pleuré et mes yeux étaient si enflés que j’avais de la difficulté à voir. J’étais très triste. Alors, j’ai pleuré pendant toute la première semaine, au moins. Je m’ennuyais horriblement de ma famille. Mais je pense que ce qui m’a vraiment aidée, c’est que mon frère était avec moi. Ça a rendu les choses plus faciles. Je pense que ça aurait été beaucoup plus dur s’il n’avait pas été là. Donc, j’avais une partie de ma famille avec moi.
Je détestais ça. Je détestais ça, parce que je ressentais qu’on m’avait arrachée de ma famille. Je pense que j’étais un peu rebelle. Je ne voulais pas suivre les règlements, mais je savais que si je ne le faisais pas, je m’attirerais des problèmes. Alors, j’écrivais des lettres à mes parents et j’y dessinais des petites larmes. Je voulais qu’ils sachent à quel point j’étais malheureuse et je pensais qu’en dessinant ces larmes, ou en n’ayant pas de bons résultats scolaires, qu’ils me laisseraient revenir à la maison. Mais non…

Mon père m’écrivait des lettres pour m’encourager, pour me dire qu’il était fier que je sois là et qu’il fallait que je reçoive une bonne éducation. Il disait que les choses changeaient au Labrador, et que c’était le temps pour les gens du Labrador d’être à la hauteur de tout ce qui se passait, et pour moi d’être à l’école. Quand j’aurais fini mon éducation, alors, personne ne pourrait me l’enlever.

C’était dur pour mes parents. C’était très, très dur. Je peux dire ça parce qu’après mes frères, j’ai été la dernière à partir. Je n’avais qu’une seule sœur. Chaque fois qu’ils partaient de la maison, je pouvais voir la peine de mes parents. Ma mère pleurait et mon père pleurait. Mon père n’allait jamais reconduire ses enfants à l’avion pour leur dire au revoir. C’était ma mère qui le faisait. Au lieu de cela, je le voyais – et je le vois très clairement – courir ou marcher vraiment vite le long du couloir de notre maison, il pleurait et essayait de se cacher pour pas qu’on ne voie ses larmes. Ma mère pleurait et je pleurais avec elle.

Mon père s’est beaucoup battu pour que nous ayons des écoles sur la Côte-Nord parce que lui et d’autres étaient fatigués de voir les enfants partir loin de la maison pendant que dans le reste du Canada, il semblait y avoir des écoles secondaires et les enfants pouvaient rester chez eux tout en allant à l’école. Alors, je pense que dans notre communauté, il était l’un de ceux qui travaillaient très fort pour que nous ayons des écoles secondaires, ou qu’il y ait au moins une école secondaire à Makkovik.

Mes frères et ma sœur ne me donnaient pas de conseils. Je trouve cela un peu étrange, parce que nous étions une grande famille et je pensais que nous avions une famille très unie. Mais je me rends compte maintenant qu’il y avait comme un genre de séparation entre nous, alors, on ne parlait jamais vraiment de l’école ou de partir là-bas. Ils étaient tellement plus âgés que moi, alors, je pense que je ne pouvais pas établir de liens avec eux. Malgré ça, quand nous étions tous ensemble, nous étions unis, mais il y avait quand même cette séparation entre nous.

S’ils étaient à Goose Bay, les plus jeunes de mes frères essayaient de venir me rendre visite. Les plus âgés, je ne les voyais jamais parce qu’ils étaient beaucoup plus vieux que moi et qu’ils faisaient leurs propres affaires. Mais certains des plus jeunes venaient me rendre visite. Mais je pense que la plupart du temps, je ne faisais que pleurer parce que je me sentais seule.

J’aimais rencontrer les autres élèves, être autour d’eux. Nous nous chamaillions et nous nous battions beaucoup, mais malgré ça, nous étions comme une seule grande famille. Alors, c’était beaucoup plus facile pour moi quand je retournais dans ma communauté, ou que je »me rendais dans d’autres communautés, parce que je connaissais quelqu’un partout. J’ai partagé ma chambre avec certaines de ces élèves. Ça, c’était les bons côtés.

Je pense que ce sont mes parents qui m’ont donné le plus d’espoir. Ils m’encourageaient tout le temps pour que je finisse mon éducation, que je fasse de mon mieux pour rester là pour que j’aie une bonne éducation. Après ça, je pourrais avoir un bon emploi et une carrière quand j’aurais fini. C’est vraiment ça qui me donnait de l’espoir. J’étais aussi très encouragée parce que mon plus jeune frère était là. Je m’ennuyais très souvent de la maison, et parfois, j’allais le voir pour lui parler. Souvent, il ne voulait pas me voir, mais je pense que c’était à cause de notre âge. Peut-être qu’il voulait faire des choses que je n’aurais pas voulu faire.

Il y avait une mère à résidence à l’école avec qui je suis devenue très proche. Elle était aussi très proche d’autres élèves. Elle est presque devenue comme une mère pour moi. Je pense que, d’une certaine façon, elle me protégeait. Elle faisait des petites choses que d’autres parents résidentiels ne faisaient pas pour nous. Elle nous laissait peut-être avoir un peu plus de nourriture si on avait faim, ou des fois, elle m’emmenait à son appartement et elle me donnait de la crème glacée ou du gâteau, ou quelque chose comme ça. Le jour de ma fête, elle m’a même donné un cadeau. Quand on a eu le téléphone, les « chums » des filles plus âgées avaient l’habitude de les appeler à partir de leur communauté. Et parfois, s’ils téléphonaient tard le soir, elle leur permettait d’utiliser le téléphone et de prendre l’appel alors que c’était absolument défendu. Je pense qu’elle désobéissait aux règlements et qu’elle en a souvent payé le prix. J’ai perdu le contact avec elle pendant bien des années. Mais un jour que je ne m’y attendais pas, elle a téléphoné. J’ai maintenu le contact avec elle.

C’est curieux que vous me demandiez ce que je pense de mon expérience, parce que si vous m’aviez posé cette question-là trois ou quatre ans passés, ma réponse aurait été différente. L’une des choses dont je m’occupe actuellement, c’est le projet des pensionnats indiens. Qu’en j’en parle, je me rends compte de quel impact ça a eu sur ma vie et ça a vraiment eu un gros impact quand je suis moi-même devenue mère de famille. J’ai réalisé ça, ça fait seulement deux ans.

J’allais bien jusqu’à ce que mes enfants atteignent l’âge que j’avais quand je suis partie à l’école. Et quand ils approchaient de cet âge, j’ai réalisé que je devenais très fâchée contre eux.

Je me sens tellement malheureuse parce que je pense que je les traitais très mal des fois, quand ils se plaignaient à propos de ceci ou cela. Je me fâchais et je disais : « Au moins, vous êtes à la maison, vous êtes à la maison et vous allez à l’école et vous pouvez être avec vos parents. » Et moi, comme je n’avais pas pu faire cela, je passais ma colère sur eux. Ça a eu un gros impact sur leur vie aussi. C’est seulement depuis l’an dernier que je peux leur en parler parce qu’avant, je ne réalisais pas que c’était ça qui était de travers.

Pour moi, c’est un vrai cheminement vers la guérison d’être capable de reconnaître ça, et puis d’essayer de réparer ça avec eux. Je ne peux pas changer le passé. Je peux seulement continuer et essayer d’avoir une meilleure relation avec eux. J’ai toujours pris soin d’eux du mieux que j’ai pu, mais il y avait cette colère qui montait tout le temps contre eux. Une partie de ça est, en fait, un peu drôle parce qu’un jour j’étais…

[Mes enfants] essayaient de me parler. Je pense que c’était dans le temps de Noël et ils étaient très excités parce que le Père Noël s’en venait. J’étais de mauvaise humeur, mais je ne m’en rendais pas compte. Mon fils et ma fille m’ont regardée et ils ont dit : « Maman, pourquoi t’es fâchée? » J’ai dit : « Fâchée? Je suis pas fâchée! » Ils m’ont répondu : « Oui, t’es fâchée. » Et alors, je l’ai bien vu. Ma colère sortait. Mais il fallait que mes enfants me la montrent. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Alors, ça a fait une énorme différence dans ma vie quand j’ai pu reconnaître et dépasser cela.

J’ai encore beaucoup de chemin à faire, mais au moins, j’en parle. J’avais déjà parlé de quand j’étais à la résidence, à l’école, et une fois, ma fille a même dit : « J’aurais aimé ça aller au pensionnat, on dirait que tu as eu tellement de plaisir. » Je lui racontais seulement certaines des choses qu’on faisait ensemble. Je suis devenue très en colère contre elle parce qu’elle ne connaissait que le bon côté de la médaille et pas l’autre, celui qui me faisait souffrir.

Une autre chose qui m’a frappée le premier jour de mon retour à la maison, quand je suis finalement revenue à la maison, c’était les odeurs. Il y avait des peaux de phoques. On avait des peaux de phoques dans notre entrée. J’ai vraiment eu très honte de ça une fois revenue à la maison. Je pensais que ce que mes parents avaient fait là, ce n’était pas bien, comme leur façon de vivre, la façon dont on vivait avant, je pensais que ce n’était pas la bonne façon. Je pensais que j’étais un peu meilleure qu’eux. Je n’ai pas réalisé tout ça avant que je commence à travailler avec le projet des pensionnats indiens et que je me mette à y penser…

J’ai perdu beaucoup de choses. J’ai perdu beaucoup de ma culture, les modèles de rôle et comment être un bon parent. Oui. J’ai perdu bien des choses. J’ai eu une éducation, mais en même temps, j’ai perdu beaucoup de moi-même. Je ne savais presque plus qui j’étais. Je voulais devenir quelqu’un d’autre, et ça m’a pris beaucoup de temps pour me retrouver, retrouver mes racines, même si mes parents me disaient toujours…

[Mes parents] m’avaient beaucoup appris sur mes racines, mais j’ai tout perdu quand je suis allée à l’école. Ça m’a pris des années pour les retrouver, mes racines. Presque trente ans. Mais, à force de faire des choses comme aller me promener sur le territoire et de faire des choses là-bas… Même la nourriture que je mangeais…

Pendant des années et des années, je ne voulais pas manger de viande de phoque. Je ne voulais tout simplement pas. Je rouspétais toujours quand je sentais l’odeur de la viande de phoque en train de cuire dans la maison de mes parents. Je trouvais que ça puait. Et du canard… Je refusais de manger du canard et des choses comme ça. J’avais perdu le goût de manger ce genre de nourriture.

C’est probablement seulement quand je suis allée m’installer à Hopedale que j’ai recommencé. C’est drôle parce que je pense que c’est à Hopedale que j’ai vraiment commencé le cheminement de ma guérison. Pour moi, Hopedale, c’est davantage chez moi parce que c’est là que j’ai fait la plus grande partie de ma guérison. C’est comme si j’étais finalement revenue chez moi après tout ce qui m’est arrivé. Je me sens davantage chez moi là.

Il y a une vieille femme là-bas, Andrea. Elle m’a beaucoup aidée. En fait, elle vient de chez moi [Makkovik], mais elle s’est mariée à Hopedale. Avant, je ne la connaissais pas parce qu’elle était allée s’installer là-bas quand j’étais jeune. Et le grand-père de mon mari, il m’a appris beaucoup de choses. Et il y a beaucoup d’autres personnes que je connais dans la communauté à qui je vais rendre visite. Et même mon mari, il m’a appris beaucoup de choses. C’est presque comme s’il… Ce n’est pas un Aîné, mais il m’a appris comment retrouver notre façon de vivre. C’est extraordinaire. Je dirais même qu’il m’a ramenée à la maison.

L’une des choses, pour moi, et ça concerne le gouvernement, c’est qu’il ne reconnaît
pas que nous faisons partie du problème des pensionnats. Le gouvernement ne reconnaît pas, ils ne reconnaissent pas les Labradorimiut comme des Survivants des pensionnats. Mais malgré ça, nous recevons du financement [fédéral] grâce à la Fondation autochtone de guérison pour faire des projets dans nos communautés. Alors, j’essaye encore de me réconcilier avec ça. Et les excuses du premier ministre, je pense qu’il faut les accepter. Le Labrador doit faire partie de cela. Et le plus important, ce que j’aimerais vraiment dire aux gens c’est que, malgré tout ce qui arrive, ou tout ce qui est arrivé, nous ne pouvons pas changer le passé, nous pouvons seulement continuer. On ne doit jamais avoir honte de ses racines et d’où on vient, parce que, vraiment, c’est ça qui fait de nous ce que nous sommes.

C’est parfois un peu difficile de retrouver ses racines, mais je pense que chacun de nous, nous avons tous quelque chose en dedans, l’instinct d’où on vient, de qui on est. Nous avons seulement besoin d’épousseter cela un peu, de lever la tête et de le trouver. Nous sommes tous égaux. Nous avons tous la même valeur aux yeux du Créateur. Personne d’entre nous n’est…

Nous avons tous des vies différentes, des cultures différentes, mais au fond, nous sommes tous pareils. Et ça me fait de la peine de voir tant de douleur et de souffrance qui se perpétuent chez nos enfants. Ça continuera avec mes petits-enfants si on refuse de voir les choses en face et de regarder vers l’avenir. Je pense que c’est ça qui est important. Nous ne pouvons pas changer ce qui est arrivé. Il faut reconnaître ce qui est arrivé, mais il faut regarder vers l’avenir et revenir les deux pieds sur terre. Parce que nous sommes une race de Survivants et il faut que le monde le sache. Personne ne peut nous briser.

Mon espoir pour l’avenir, je pense, c’est que nous puissions continuer, que nous reconnaissions ce qui est arrivé et que nous continuions d’avancer. Se sortir la tête hors de l’eau et redevenir le peuple fier que nous étions avant que tout ça n’arrive. Je pense que ça peut se faire, mais de façon un peu différente, parce que les temps changent beaucoup. Je ne pense pas que nous puissions vraiment retourner aux façons de vivre d’autrefois parce que le monde a tellement changé. Mais on peut bâtir à partir de ça, à partir de ce qui est arrivé, continuer et ne pas avoir honte de ce qui nous est arrivé, ne pas avoir honte de ce que nous sommes et nous servir de ce qu’on nous a enseigné. Si nous ne nous en souvenons pas, il nous faut aller dans nos communautés, voir les gens qui savent comment ces choses sont arrivées, les écouter et reconnaître le passé et en utiliser une partie, celle qui est très utile. On peut en retirer beaucoup, en apprendre beaucoup sur qui nous sommes.

Une autre chose que je voulais dire, je pense, c’est que je travaille beaucoup avec l’Église. L’Église nous a fait beaucoup de mal, vraiment beaucoup. Pour moi, en tant que jeune Survivante, essayer de retrouver notre spiritualité qui a été profondément abîmée, c’est difficile. C’est difficile de rappeler aux gens que l’Église est là, que la spiritualité est là, n’importe celle qu’on choisit. Mais je veux aussi montrer aux gens que même s’il y a eu beaucoup de souffrances, ce n’est pas le Créateur qui nous a fait du mal, qui est la cause de ce qui est arrivé. C’est la faute de certains êtres humains. Ce sont des êtres humains qui n’ont pas fait les choses comme il faut et qui ont causé tant de souffrances. Ils ont beaucoup détruit. Mais le Créateur était toujours là, à attendre qu’on s’adresse à lui. L’Église a causé beaucoup de souffrances et de douleurs, mais il faut regarder vers l’avenir, tirer du passé ce qu’on peut et faire confiance au Créateur.

Je pense que si nous n’avions pas d’espoir, ce serait la fin. Je pense qu’il faut vraiment toujours conserver l’espoir. Si on n’a pas l’espoir, on n’a rien. Sans l’espoir, nous serions finis, alors je pense que, oui, il y a de l’espoir. Il y a toujours de l’espoir. Il faut seulement trouver cette petite lumière qui peut nous guider et qui va nous permettre d’arriver là où on veut aller.

Ma mère était servante à la mission Grenfell. Elle a perdu sa mère quand elle était très jeune, mais elle est allée à North West River pour travailler comme servante pour quelqu’un qui travaillait à la mission Grenfell. Elle a travaillé là un bout de temps, jusqu’à ce que son père lui dise de revenir. Alors, elle est partie. Mais pas mon père. Il y avait un pensionnat à Makkovik, mais comme il habitait là, il fréquentait juste l’externat.

Ça m’a pris de longues années. Ce n’est probablement pas avant d’avoir trente ans, ou vers la fin de la trentaine, peut-être aux environs de trente-cinq ans, que j’ai vraiment commencé ma guérison à proprement parler.

Quand je suis allée travailler à ce qui à l’époque était le Conseil des services de santé des Inuits du Labrador, c’est à ce moment-là que j’ai fait beaucoup de travail et que je suis venue m’installer à Hopedale; c’était il y a douze ans. Quand le projet [des pensionnats indiens] a été créé, je travaillais déjà avec le Conseil des services de santé des Inuits du Labrador, et le projet a été intégré à nos activités. Plus je lisais d’articles au sujet des pensionnats, plus je voulais me consacrer à la guérison.

Pendant très longtemps après avoir quitté l’école, je ne pensais pas que j’avais des problèmes. Même maintenant, avant cette entrevue, je me sentais très mal à l’aise de parler des écoles parce qu’on n’avait pas le droit de dire de mauvaises choses. Ce n’était pas bien. Et certaines personnes peuvent ne pas être d’accord que c’était comme ça, mais c’est leur opinion. Je vous raconte simplement mon histoire. Je sais ce que j’ai traversé. Alors, c’est difficile de parler de l’école et d’être honnête et de ne pas sentir qu’on fait quelque chose de mal. Quand je parle de ces choses, j’ai souvent l’impression que les gens disent que je ne devrais pas dire ce que je dis, mais j’ai fini de me taire. Je vais parler parce que ça me redonne confiance en moi-même. Je pense que si je ne parle pas, alors je ne pourrai pas faire mon travail correctement, et je pense que je suis venue au monde pour aider les autres. C’est un don. C’est le don que j’ai, et je dois me guérir moi-même et aborder mes problèmes pour équilibrer ma vie, sinon je vais juste être brisée. Et je suis fatiguée d’être brisée, je veux être « réparée ».

Tout le monde connaît plusieurs personnes, surtout de Hopedale, qui ont été affectées par les pensionnats. Mon travail avec les gens et avec l’Église est très difficile à cause de toute la souffrance et la douleur qu’ils portent en eux. Parfois, ça peut être vraiment très accablant. C’est pour ça que je veux me guérir, ou au moins essayer de le faire.

Je pense que ça fait partie de ce que je suis censée faire. Je le pense vraiment. C’est ce que je dois faire comme personne. Marjorie fait partie de ce monde pour venir en aide aux autres. Toutes les expériences que j’ai eues, je pense, renforcent mes capacités d’aider les gens.

Être parent, c’est l’un des aspects les plus difficiles à traiter. Quand on essaie d’appliquer des programmes créés dans la société blanche, ça ne fonctionne pas du tout. Les problèmes avec l’angle parental, je peux le dire honnêtement, c’est à cause de tout ce qu’on a perdu. Beaucoup d’enfants ont été partis beaucoup plus longtemps que moi. Certains sont partis à dix ans. Certains sont même partis quand ils étaient tout petits. Chaque année, quand j’étais là, ils construisaient d’autres édifices. Ils avaient construit un orphelinat. Alors, il y avait des enfants qui entraient à l’orphelinat, puis de l’orphelinat, ils passaient à la résidence des plus jeunes, puis dans celle des plus vieux, alors toute leur vie…

Essayez de vous imaginer ce que ça peut vous faire, en tant que personne, d’être dans le système depuis que vous êtes bébé jusqu’à ce que vous finissiez l’école. Comment cela affecterait votre façon de fonctionner une fois sorti du système et que vous êtes maintenant seul face à la vie… C’est dur.

Mais tout cela peut être arrangé, je pense. Ça peut être réparé. Mais ça va prendre beaucoup de travail et il faut que nous puissions trouver la force nécessaire et guérir suffisamment pour être capables de venir en aide aux autres. Lorsque nous en serons arrivés là, nous verrons nos communautés devenir prospères et saines.

Je pense que le Nunatsiavut essaie d’apporter des changements, et moi-même, j’ai vu bien des choses se passer par rapport aux pensionnats dans les communautés. Certaines de ces communautés ne sont pas encore prêtes à affronter le passé. Ça arrivera en temps et lieu. J’ai souvent découvert que je ne réalisais pas – je crois l’avoir déjà dit – que les choses étaient de travers. Je pensais que tout était correct. Et pourtant, toute ma vie n’a pas été heureuse. Je veux dire, j’étais heureuse en surface, mais à l’intérieur, j’étais comme un petit enfant, et j’agissais comme un petit enfant dans ma vie d’adulte.

C’est vraiment étrange comment ces sortes de choses fonctionnent. On pense que ça va vraiment bien, mais nos gestes parlent beaucoup plus fort que nos paroles. Mais je pense qu’on va y arriver, et je pense que ce qui est important, c’est que les gens fassent comme nous faisons aujourd’hui. On doit raconter nos histoires, reconnaître ce qui est arrivé et obtenir de l’aide si c’est ce dont on a besoin, pour pouvoir enfin marcher vers l’avenir.

Mais on doit vraiment reconnaître ce qui s’est passé, que les gens le veuillent ou non, ils doivent commencer à en parler parce que le traumatisme est tellement profond. Beaucoup de choses se sont passées dans les pensionnats et elles ne sont pas toutes bonnes. Certaines le sont. Ce n’était pas seulement mauvais. Il y a eu beaucoup de choses positives, mais parfois, je vois que le négatif est plus lourd que le positif. On doit réparer cette partie-là, et c’est là où nous sommes rendus.

Je ne pense pas que ça va se faire du jour au lendemain. On va devoir avancer à petits pas, reconstruire une brique à la fois. C’est ce que nous devons faire, je pense. Il y a un cycle, et il est intergénérationnel. On peut le voir très clairement dans les communautés, très clairement. Parfois, nous nous effondrons et nous ne savons tout simplement pas pourquoi. C’est à cause de nos expériences passées que nous avons enterrées depuis des années. Je ne pense pas que d’en parler une fois règle les choses. Ça ne règle pas les choses parce que certaines personnes ont subi un énorme traumatisme, et on doit faire attention et y aller doucement. Autrement, si nous allons trop vite et que nous faisons tout en une seule fois, ça va avoir de mauvaises conséquences.

Nous intervenons auprès des enfants maintenant, les jeunes de Hopedale. Nous avons un groupe de soutien pour les jeunes et cela leur permet de faire diverses activités. L’un des programmes que je voulais commencer s’appelle « Habiliter les jeunes grâce à l’art et au théâtre ». C’est ce genre de choses que j’aime mettre en place, pour qu’ils créent des vidéos et qu’ils illustrent de quelle façon toutes ces choses les affectent, en tant que jeunes.

Je pense que Hopedale est l’une des communautés qui veut vraiment s’exprimer et travailler sur le passé, alors il se passe des choses ici. Je vois une grande différence avec la communauté d’il y a douze ans. Quand je suis arrivée, il y a douze ans, il me semblait que les gens étaient vraiment très renfermés et ne voulaient pas parler. Maintenant, ils parlent. Il se passe beaucoup de choses pour régler la violence familiale et les femmes en parlent. Elles n’acceptent plus ce qui était acceptable autrefois, et je pense que ces changements sont merveilleux. Les choses changent lentement et il y a encore beaucoup à faire. Mais les gens de la communauté font des changements et ils sont en train de trouver leur voix.

Survivants

holder
holder
holder
holder
holder
holder
holder
holder
Mise en garde : Ce site Web aborde des sujets qui peuvent être bouleversants pour certains visiteurs et pour les survivants et survivantes du régime des pensionnats.

Avec le soutien généreux de :

With the generous support of:

>