Nous Étions Si Loin > Peter Irniq

Peter Irniq

Peter a d’abord fréquenté le pensionnat de Chesterfield Inlet, au Nunavut, en 1958. Tout comme de nombreux jeunes Inuits ayant subi le système des pensionnats indiens, Peter a plus tard été envoyé au centre de formation professionnelle de Churchill, au Manitoba.

« J’ai toujours maintenu que les Canadiens du sud avaient le droit de savoir ce que nous avions subi dans les pensionnats indiens. Les fournisseurs de soins de santé ont le droit de savoir ce que nous avions subi dans les pensionnats indiens. Voyez-vous, les Inuits de ma génération ont enduré pas mal de choses à cause du système de pensionnats. Nous avons fait été sexuellement, physiquement et mentalement agressés. »

BIOGRAPHIE

Né en 1947 à Naujaat/Repulse Bay, Nunavut, Peter Irniq a commencé l’école à l’externat fédéral Sir Joseph Bernier à Chesterfield Inlet en 1958. Après Chesterfield Inlet, on l’a envoyé à l’école des métiers de Churchill, au Manitoba, en compagnie de nombreux autres Inuits pour y apprendre un métier du Sud. Aujourd’hui, Peter est un enseignant de culture inuite, un consultant et un conférencier chevronné qui a occupé plusieurs postes publics et politiques, dont ceux de sous-ministre du ministère de la Culture, de la Langue, des Anciens et de la Jeunesse du Nunavut en 1998 et 1999, et de Commissaire du Nunavut entre 2000 et 2005. Ayant été forcé à apprendre le mode de vie des Qablunaat (Blancs) dans le système scolaire des pensionnats, Peter a depuis milité avec succès pour que l’Inuit Qaujimajatuqangit, ou IQ (connaissances traditionnelles inuites) soit intégré aux régimes gouvernementaux du Nunavut et du Canada. Il a aussi obtenu que les programmes de langue et de culture inuites fassent partie des programmes scolaires du Nord.

TÉMOIGNAGE

Je me souviens des jours très heureux quand j’étais un petit garçon, avant d’aller au pensionnat de Chesterfield Inlet. Je vivais beaucoup comme mes parents, en Inuit traditionnel, le mode de vie inuit. En hiver, j’étais toujours vêtu de vêtements de caribou, et au printemps et en été, je portais des vêtements achetés au magasin. Quand j’étais petit garçon, il y avait déjà des négociants de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui faisaient du commerce avec les Inuits, qui leur achetaient des fourrures, des peaux de phoque, des sculptures, des choses comme ça. J’ai grandi en piégeant, et en chassant le phoque et le caribou à Naujaat/Repulse Bay.

Un été, en août 1958, nous avons vu un bateau qui venait vers notre campement. Nous vivions en Inuits, dans une tente, dans un campement éloigné où nous pêchions chaque printemps, quand le poisson – l’omble chevalier –, descendait la rivière. Au mois d’août de cette année-là, nous avons vu un bateau qui se dirigeait vers notre campement, à Naujaat/Repulse Bay. Alors, comme d’habitude, ma mère a commencé à faire bouillir du thé dehors, avec de la bruyère. Elle faisait du thé pour les visiteurs qui arrivaient à notre camp.

Quand le bateau a accosté, le prêtre a débarqué du bateau en premier, et il a dit à mon père qu’il venait chercher Peter Irniq et que je devais aller à l’école à Chesterfield Inlet. Je dois vous dire, ça a créé un certain désarroi à ce moment-là parce que mes parents n’avaient pas été consultés sur le fait que j’étais censé aller à l’école. Donc, je m’en allais sur un bateau, laissant mes parents pour la première fois de ma vie, en 1958, et je m’en allais à l’école à Chesterfield Inlet.

Dans quelques jours, j’allais prendre l’avion pour la première fois, un Beaver, un avion à un moteur, de Naujaat à Chesterfield Inlet, pour aller à l’école. Personne ne nous avait consulté avant le départ, et c’était comme ça que les prêtres catholiques venaient nous chercher, qu’on soit à Naujaat/Repulse Bay ou Igloolik ou Gjoa Haven ou Pelly Bay. Personne n’avait consulté mes parents.

Quand nous sommes arrivés à Chesterfield Inlet, des Sœurs Grises et plusieurs autres personnes nous attendaient. Pendant l’année, j’avais appris, par-ci par-là, quelques mots d’anglais de prêtres catholiques, deux en fait, qui étaient à Naujaat/Repulse Bay. J’avais appris quelques mots comme « phoque » et « caribou » et « boîte » et « poisson », des choses comme ça, et nous avions appris à demander « C’est quoi ton nom? »

Alors, quand nous sommes descendus de l’avion, j’ai remarqué ce très petit oblat, un membre du personnel, debout près de moi, et il m’a demandé : « C’est quoi ton nom? » Et j’ai répondu : « Peter », presque en murmurant parce que j’étais très, très timide, très gêné de parler anglais. Alors, il a dit : « Peter? » J’ai répondu : « Oui, Peter. » Ce prêtre était l’une des personnes qui étaient là pour nous recevoir, il faisait partie du personnel catholique. C’était un frère, un membre de l’organisation. Ils nous ont ensuite conduits à ce grand pensionnat, Turquetil Hall. Là, ils ont pris nos vêtements, nos vêtements traditionnels. Je portais des bottes en peau de phoque. Ils ont pris tous nos vêtements traditionnels, et pour la première fois, j’ai vu et porté des souliers. Pour la première fois, je voyais une paire de jeans. Pour la première fois, je voyais une chemise à manches courtes. C’est comme ça qu’on nous avait habillés.

Du jour au lendemain, nous étions devenus des hommes blancs et des femmes blanches, nous, des petits enfants. À cette école-là, on a commencé à nous apprendre à devenir des Européens. Quand je suis arrivé pour la première fois à cette école, c’était très étrange pour moi parce que je n’étais pas habitué à aller à l’école. Il y avait un tableau noir. En fait, c’était plutôt un tableau vert, et notre institutrice était une Sœur Grise. Il y avait des A B C et quelques images du monde, une carte du monde, et des images du pape sur le mur de côté, et une image de la première Sœur Grise, ou une religieuse d’il y a quelques centaines ou plusieurs centaines d’années. C’est la première chose que j’ai remarqué quand on nous a amenés dans cette salle de classe.

Nous étions logés dans un très grand dortoir où il y avait environ quarante lits, peut-être un peu plus. Les lits étaient tous alignés. Il y a avait un énorme dortoir pour les petits garçons, et les filles étaient à l’étage du dessus. J’étais habitué à une tente de 14 x 12 pieds qui abritait six ou sept membres de ma famille. J’étais habitué à ça ou, en hiver, à un igloo de vingt pieds de diamètre. Donc, cet énorme endroit a été pour moi un très, très gros choc culturel, et je suis sûr, pour beaucoup d’autres jeunes aussi, pour les enfants qui sont entrés au pensionnat cette année-là, ou pendant les années d’avant, ou dans les années d’après.

Il fallait que nous lavions les murs et les planchers. Avec les autres garçons d’Igloolik, j’étais responsable des poubelles, je charriais le sceau dans lequel les Sœurs Grises jetaient leurs déchets après avoir mangé, vous savez, les pelures d’orange et les choses comme ça. Alors, on jetait à la mer les pelures d’orange et les restes du repas des religieuses qui étaient dans le sceau. C’est ça qu’on nous disait de faire, ça faisait partie de nos tâches. Donc, je suis devenu un préposé aux poubelles quand je suis arrivé à Chesterfield Inlet.

La nourriture était épouvantable.  La nourriture était vraiment épouvantable. Une fois par semaine ou toutes les deux semaines, on avait du muktuk, du petit lard de baleine, ou de la peau de baleine. J’étais habitué à ça à la maison. Puis ils nous donnaient à manger de la viande de vache congelée, de la viande de vache qui venait du sud du Canada. Je n’étais pas habitué à ça. Et je pense que la raison pour laquelle ils nous donnaient ça à manger, c’était parce que nous étions habitués à manger de la viande de caribou, crue, gelée, ou du poisson gelé ou des choses comme ça, mais je n’étais pas habitué à manger de la viande de vache congelée. Je n’ai jamais pu m’habituer à manger ça. Et l’autre chose qui était dégoûtante à manger, c’était l’omble chevalier qu’ils faisaient bouillir. J’étais habitué à manger de l’omble chevalier à la maison, mais eux, ils laissaient les entrailles dedans et ça goûtait épouvantable. Et il fallait manger ça. On n’avait pas le choix de manger l’omble chevalier avec ses entrailles, voyez-vous.

Ce à quoi j’avais hâte pendant la semaine, surtout aux repas, c’était de manger du bœuf salé, du corned beef. Je m’étais habitué à ça assez rapidement et j’aime encore ça aujourd’hui. L’autre chose à laquelle j’avais hâte, c’était les samedis matins, quand on mangeait des corn flakes. Ils avaient une énorme boîte de corn flakes. C’était à peu près la seule fois qu’on nous donnait des corn flakes, le samedi matin. Normalement, la nourriture était vraiment dégoûtante. Mais il y avait de bons petits moments quand on avait du corned beef et des corn flakes et des choses comme ça. Ils ne nous ont jamais donné de sucreries dans cette école. Le samedi après-midi, nous avions deux biscuits avec du lait, et ça, c’est l’autre chose dont je me rappelle très bien de cette époque-là.

Une autre chose à laquelle j’avais hâte, c’était au printemps, environ deux semaines ou un mois avant qu’on retourne à la maison, quand les jours s’allongeaient et qu’il n’y avait plus de nuits noires. À cette école-là, nous étions sévèrement punis par nos instituteurs quand nous ne pouvions pas faire des additions en arithmétique, ou que nous ne connaissions rien sur les études sociales ou des choses comme ça, ou même en sciences. Après tout, nous n’étions pas habitués à apprendre des choses sur la culture du sud. Nous apprenions notre propre culture chez nous : la langue inuite, la culture inuite, la culture de notre peuple de chasseurs.

Ils s’attendaient à ce que nous connaissions tout sur les chameaux en Arabie Saoudite. C’était ce genre de chose qu’on nous apprenait à cette école-là. Nous devions tout apprendre sur les pêches de l’est du Canada et sur la foresterie dans l’ouest du Canada, en Colombie-Britannique. Nous ne savions rien au sujet de ces étranges parties de notre monde.

Nous, les Inuits, nous apprenons en observant nos pères et nos mères coudre des vêtements et chasser et construire un igloo ou n’importe quoi de ce genre. Nous apprenons en observant. Nous nous adaptons très facilement. Nous nous sommes donc rapidement adaptés. Je n’étais pas habitué à lire Dick and Jane. J’avais appris les légendes inuites, par exemple, mais, je n’étais pas habitué à la culture européenne du Sud. Alors, surtout pendant la première année, je n’ai pas beaucoup de bons souvenirs, de moments heureux, parce que nous étions toujours sévèrement punis par le personnel du pensionnat, et aussi par nos instituteurs au pensionnat fédéral Sir Joseph Bernier.

Nous n’avions pas le droit de parler notre propre langue. Quand ils m’ont surpris, une fois, en train de parler inuit avec quelqu’un dans la salle de classe, l’institutrice, une Sœur Grise, m’a dit d’ouvrir ma main, et elle a pris une règle en bois et m’a frappé si fort que je peux encore en ressentir la douleur aujourd’hui. Elle a dit : « Je ne veux plus jamais t’entendre parler cette langue dans cette classe. Tu es ici pour apprendre à parler et à écrire l’anglais et apprendre l’arithmétique. Oublie ta culture. Oublie ta langue et oublie ta vie spirituelle inuite. » C’était ces choses-là que nous disaient les Sœurs Grises, le personnel du pensionnat, à l’école. Alors, je n’ai pas de souvenirs de jours très heureux pendant cette année-là.

Quand nous savions que pour retournerions bientôt à la maison, disons quelques semaines avant, nous nous amusions pas mal parce que nous sortions dehors et nous jouions au football sur la glace de mer. Parce que nous sommes des gens extrêmement libres sur nos terres, libres de faire tout ce qu’on veut, nous aimions les activités extérieures, comme jouer au football et des choses comme ça. L’autre chose, aussi, c’était que les religieuses, les surveillants et les instituteurs devenaient extrêmement gentils avec nous juste avant que nous nous en retournions à la maison. Je me souviens de cette religieuse en particulier, qui avait l’habitude de venir me voir pour me dire : « Peter, quand tu seras à la maison, dis à tes parents que tu as eu beaucoup de bonheur cette année, à ce pensionnat et à cette école, et n’oublie pas de dire à tes parents, pendant l’été, que tu veux revenir. » Je me souviens très bien de ce genre de choses.

Autrefois, il n’y avait que cinq bâtiments en bois à Naujaat. Trois appartenaient à la Compagnie de la Baie d’Hudson et les deux autres, à l’Église catholique. Et comme je l’ai dit, nous autres, nous habitions dans des tentes et des igloos pendant l’hiver, ou parfois dans une hutte de terre pendant l’hiver, parce que c’était plus chaud qu’un igloo.

Alors, quand je suis revenu chez moi, cette première année, en mai 1959, j’avais déjà douze ans parce que j’étais parti de chez moi à l’âge de onze ans, et ma sœur et mon beau-frère m’attendaient au village de Naujaat. Mes parents habitaient… nous n’avons jamais habité dans la communauté. Mes parents habitaient à environ quinze kilomètres du village, dans une petite colonie. Comme je l’ai dit, il n’y avait là que cinq constructions en tout. Alors, ils sont venus me chercher en traîneau à chiens, c’était le seul moyen de transport que nous avions dans ce temps-là. Et j’ai vu au loin ma mère et mon père qui venaient à notre rencontre.

J’étais tellement heureux de voir mes parents, j’ai couru pour les embrasser, eux et mon petit frère. Il avait appris à parler pendant mon absence, parce qu’il n’avait que deux ou trois ans quand je suis parti. Alors, j’ai monté sur leur komatik, leur traîneau, et nous sommes retournés à notre campement, le campement de printemps, cet après-midi-là. J’étais vraiment, vraiment heureux de revenir à la maison, avec ma famille et le milieu que je connaissais si bien et où j’étais libre de parler à nouveau ma langue inuite, et d’apprendre beaucoup sur ma culture et ma langue. C’était tout un événement pour moi d’être revenu à Naujaat chez mes parents. J’étais heureux de revenir à la maison et d’être à nouveau avec ma famille ce printemps-là, ce printemps de 1959, quand je suis revenu à la maison pour la première fois après un an.

La raison pour laquelle [la vie au pensionnat] était si dure, c’était parce que nous ne pouvions pas communiquer avec nos parents pendant ces longs neuf mois que nous passions à Chesterfield Inlet. Nous n’avions tout simplement pas de moyens de communication, pas de téléphone. Je me souviens que j’avais reçu deux lettres de ma mère cette année-là, en 1958-1959.

Alors, pendant tout l’été que j’ai passé à la maison, c’était comme si j’étais revenu au paradis, un endroit de bonheur, où j’étais libre d’aller dehors, d’aller chasser, d’aller pêcher, d’aller chasser le phoque avec mes parents, libre de parler ma langue inuite, libre de faire tout ce que je voulais pendant quelques mois. J’ai vraiment eu du plaisir d’être de retour à la maison avec mes parents et mes proches, libre d’être dans la communauté où j’avais grandi, libre de faire les choses que j’avais toujours faites quand j’étais un petit garçon à Naujaat/Repulse Bay, avec mes amis à Naujaat.

Le séjour que nous avons fait au pensionnat Turquetil Hall nous a coûté cher, très cher. Parce que la façon dont le gouvernement canadien nous avait présenté toute l’idée des pensionnats, c’était pour assimiler les Inuits, assimiler les Autochtones du Canada pour qu’ils deviennent comme les hommes blancs et les femmes blanches. Alors, quand nous sommes arrivés à l’école, nous devions parler anglais. Comme je l’ai dit, c’était interdit de parler inuktitut dans les salles de classe.

Que j’en aie été conscient ou pas à l’époque, l’année 1958 a été le début de la fin de ma culture inuite personnelle, de ma langue et de ma vie spirituelle inuites. Nous avons commencé à lire des livres d’école comme Dick and Jane, qui étaient des études sociales extrêmement étrangères à la façon dont nous avions été élevés. La façon dont j’avais été élevé, c’était en écoutant mon père ou ma mère me raconter des histoires sur Kiviuq, par exemple. Kiviuq est une légende inuite que j’ai apprise quand j’étais petit. Ce genre de choses n’existait pas à cette école, au pensionnat. Alors, nous avons perdu notre culture. Nous avons perdu notre langue. Je parle toujours ma langue. Je connais encore ma culture inuite, mais beaucoup de divers aspects de notre culture et de notre langue ont été perdus, tout comme notre spiritualité inuite.

Nous avons aussi perdu l’art d’être parent. Beaucoup de gens qui sont allés à un pensionnat ont perdu les compétences nécessaires pour être parent parce que pendant neuf ou dix mois de l’année, nous avions ces substituts de pères et de mères. Les Sœurs Grises, les Frères des Écoles chrétiennes, les prêtres catholiques, tous ces gens qui étaient supposément nos parents ne connaissaient rien à l’art d’être parent. Après tout, ils n’étaient pas mariés. Ils ne connaissaient rien au mariage, alors la seule chose qu’ils connaissaient, c’était comment nous discipliner, comment nous punir sévèrement pour de petites choses pour lesquelles nous n’aurions pas été punis à la maison, dans notre communauté.

Alors, dans ma vie d’adulte, cela m’a beaucoup manqué de n’avoir pas acquis de compétences parentales. Je ne suis pas aussi bon que l’étaient mes parents quand j’en suis venu à élever mes propres enfants, par exemple. Beaucoup des aspects les plus importants de notre vie ont été perdus, et ça, c’est l’art d’être parent.

Ça n’a pas été facile pour mes parents. Ils ont perdu leurs enfants. Ils ont perdu l’enfant qu’ils élevaient en croyant qu’il allait devenir un vrai Inuk avec les connaissances nécessaires pour chasser, capable de parler sa langue, capable de bien connaître son milieu, l’environnement où il vivait. Ils allaient m’élever exactement de la même façon que nous avons toujours été élevés, comme le mode de vie traditionnel d’il y a 10 000 ans au Nunavut, ou sur les terres des Inuits. Mais ils n’ont pas pu. Ils ne savaient plus rien à mon sujet après que je suis allé au pensionnat.

En fait, ma vie a radicalement changé après que je suis allé au pensionnat, et leur vie a aussi radicalement changé. En grandissant à Naujaat, j’allais un jour les aider, j’allais devenir un bon soutien de famille, un bon mari, un bon chasseur de caribou, un bon chasseur de phoque. Ils n’ont rien pu faire quand on m’a emmené au pensionnat. Il y a beaucoup de choses qu’ils n’ont pas pu m’apprendre pour que je devienne un bon membre de la communauté inuite, un bon chasseur et un membre productif de la société.

En fait, en 1963 et 1964, surtout 1964, quand le gouvernement m’a envoyé au centre de formation professionnelle de Churchill… Voyez-vous, dans les années ’60 surtout, le gouvernement du Canada envoyait des Inuits dans des centres partout dans le sud. Ils envoyaient des Inuits pour suivre des cours de mécanique et sur équipement lourd dans les années ’60. Alors, ils ont fini par prendre l’Eskimo pour un bon mécanicien. C’est l’expression que le gouvernement utilisait pour les Inuits : « Oh, vous les Eskimos, vous êtes vraiment bon avec vos mains, qu’ils disaient. Vous êtes de très bons mécaniciens. »

Alors, en 1964, ils ont établi le centre de formation professionnelle de Churchill, seulement pour les Inuits des Territoires du Nord-Ouest, je veux dire, du Nunavut et Nunavik, dans le Nord du Québec. Alors, ils ont rassemblé ceux d’entre nous qui étaient allés dans les pensionnats, ils nous ont rassemblés et ils nous ont envoyés au centre de formation professionnelle de Churchill.

Alors, en 1964, je suis allé au centre de formation professionnelle de Churchill et je ne suis jamais retourné chez moi. C’est quelque chose que je regrette. C’est quelque chose qui m’a beaucoup dérangé au cours des années passées. Mais c’est comme ça que j’avais été élevé dans le système des pensionnats. Alors, je ne suis jamais retourné vivre chez moi à Naujaat/Repulse Bay.

Je suis revenu chez moi plusieurs années plus tard, mais je ne suis jamais retourné vivre dans la communauté comme beaucoup d’autres jeunes garçons et jeunes filles qui étaient allés au pensionnat. J’avais beaucoup changé. En 1965, le gouvernement du Canada, les Affaires indiennes, m’a envoyé à Kitchener, en Ontario. Le surintendant de l’éducation du district de l’époque est venu au centre de formation professionnelle de Churchill à l’automne 1965 – ça faisait un an que j’étais à ce centre. Il est venu et il a commencé à chercher pour ce qu’il appelait « un jeune Eskimo intelligent » et il m’a choisi. Je suppose que j’étais un jeune Eskimo intelligent, alors il m’a choisi!

Il a dit qu’ils allaient m’envoyer à Kitchener, en Ontario, et me donner un travail dans une usine de fabrication de meubles. Me voilà en train d’essuyer des meubles et je venais de sortir de l’igloo. Maintenant, en 1965, j’essuie des meubles à l’âge de 18 ans. C’est une autre chose qui a aussi beaucoup changé ma vie. Pour moi, l’idée générale à cette époque, c’était qu’aux yeux du gouvernement canadien, nous étions des exemples pour le gouvernement du Canada. Nous étions des cobayes pour le gouvernement canadien parce qu’ils disaient : « Si tu fais un bon travail à Kitchener, ce sera plus facile pour les autres Eskimos de se trouver un travail dans le sud du Canada. » Alors, dans les années ’60, nous étions des exemples pour le gouvernement canadien, des cobayes.

Alors, après avoir vécu ce genre de vie, pensez-vous que je pouvais retourner à Naujaat et recommencer à vivre dans un igloo, ou vivre dans une tente, l’été?

À l’âge de 18 ou 19 ans, j’avais maintenant d’autres possibilités. Une bonne chose au sujet du sud du Canada à mon avis, c’est quand j’ai appris que les Canadiens du sud, n’importe qui, étaient libres de parler. Ils avaient la liberté de parole. Ils étaient libres de critiquer leur gouvernement. Ils étaient libres de critiquer le premier ministre du Canada. Ils élisaient qui ils voulaient, ils élisaient leurs chefs et des choses comme ça.

Chez moi, en 1965-66, pendant des années, après quelques années en tout cas, nous vivions encore sous le gouvernement colonial, le gouvernement canadien, la GRC et même la Compagnie de la Baie-d’Hudson et l’Église catholique. S’il y a une chose que le sud du Canada m’a appris dans les années ’60, c’est que j’étais un Canadien. J’avais la liberté de parole. Je pouvais parler de la façon que je voulais. C’est à ce point-là que j’avais changé. Je n’étais plus le même.

Au début des années 1970, il y a eu la formation de l’Inuit Tapiriit Kanatami (la Fraternité des Inuits du Canada) et la création d’associations régionales disséminées dans plusieurs patries inuites de l’Arctique, et ça a amené beaucoup de changements. On a commencé à parler de la création du Nunavut, mot qui veut dire « notre patrie » dans ma langue. Dans les années 1970, nous avons commencé à voir la mise en place de structures politiques pour les Inuits. Certains des changements qui se sont produits dans les années 1970 étaient des changements que j’avais moi-même aidé à mettre en place, la création du Nunavut, par exemple.

Je suis quelqu’un qui a été élevé par l’Église, par le système scolaire, le système des pensionnats, dans le but de me faire oublier ma propre langue et ma culture. Une des choses que j’ai faites, c’est de rendre le Qaujimajatuqangit inuit – les connaissances traditionnelles inuites – accessible à mes compatriotes inuits des organismes gouvernementaux, qu’il s’agisse du gouvernement du Canada, du gouvernement du Nunavut, des Inuits en général ou des Canadiens du sud, par l’entremise de diverses universités comme l’Université Acadia, l’Université de la Colombie-Britannique, l’Université du Manitoba, vous savez, des organismes comme ça.

J’ai mis beaucoup d’efforts pour aider à préserver, à protéger et à promouvoir la culture inuite. J’y arrive en faisant des conférences, en voyageant partout au pays. À cause du colonialisme, quand j’étais un jeune homme, j’avais très honte de ma culture inuite. J’avais très honte de ma culture parce que c’est de cette façon que nous avons été élevés par le colonialisme du gouvernement canadien dans nos communautés. On riait toujours de nous parce que nous vivions dans des igloos. On riait de nous parce que nous portions des vêtements en peaux de caribou et parce que, traditionnellement, les Inuits se donnent un baiser avec le nez. C’est comme ça que la société nous voyait à cette époque, et les gens se moquaient de ces choses.

Pour ma part, j’avais très honte d’être Eskimo pendant les années où je fréquentais des écoles du sud comme à Yellowknife et à Churchill et dans le sud du Canada. Mais, dans les années 1970, j’ai commencé à vouloir retrouver ma culture. Comme je l’ai dit, la liberté d’expression existait dans le sud du Canada, et nous n’avions pas cette liberté quand j’étais jeune homme à Naujaat/Repulse Bay, et c’est pour ça que j’ai commencé à faire la promotion de notre culture chez mes compatriotes inuits au début des années 1970. Alors, je suis entré en politique pour mieux y parvenir. Je suis entré en politique et je suis devenu membre de l’Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest et je parlais d’une plus grande participation de la part des Inuits, de programmes culturels inuits dans les salles de classe. Je parlais du besoin d’avoir davantage de programmes culturels pour les Inuits, les jeunes gens qui feraient partie du système scolaire pour que les jeunes hommes, par exemple, apprennent à construire un igloo.

J’ai toujours maintenu que les Canadiens du sud avaient le droit de savoir ce que nous avions subi dans les pensionnats autochtones. Les fournisseurs de soins de santé ont le droit de savoir ce que nous avons subi dans les pensionnats indiens. Voyez-vous, les Inuits de ma génération ont enduré pas mal de choses à cause du système de pensionnats. Nous avons été sexuellement, physiquement et mentalement agressés.

Les Canadiens devraient poser plus de questions sur ce qui nous est arrivé dans les divers pensionnats partout au Canada. C’est là-dessus qu’ils devraient poser des questions. Ils devraient s’intéresser davantage à ces Inuits qui sont passés de leur igloo au four micro-ondes en moins de quarante-cinq ans. C’est ce qu’ils devraient vouloir savoir à notre sujet, au sujet des expériences au pensionnat, des séquelles des pensionnats canadiens pour les Inuits et les Autochtones.

Au cours des dernières années, j’ai dit à mes compatriotes inuits qu’ils devraient parler de ces choses; ils devraient parler davantage de leurs expériences dans les pensionnats. Ça fera partie de l’histoire, de l’histoire canadienne, surtout celle des Inuits. Malgré que nous ayons été victimes de violence aux mains de membres de l’Église à cette époque, nous n’en voulons pas aux gens qui nous ont fait ces choses. Nous avons eu honte. J’en ai eu honte.

Pendant de nombreuses années, j’ai noyé dans l’alcool la honte dont j’ai souffert, ce que m’ont fait vivre les membres de l’Église, surtout une des Sœurs Grises du pensionnat. Quand elle faisait ça, c’est elle qui avait l’autorité. Elle avait une croix, un crucifix de Jésus-Christ dans sa main. Elle représentait Dieu. Elle représentait l’Église catholique. Alors, elle avait beaucoup d’autorité. Qu’est-ce qu’on pouvait faire? À qui pouvait-on dire ça? Même si nous nous étions plaints de ces choses qui arrivaient à quelqu’un à Chesterfield Inlet, de toute façon, personne ne nous aurait crus.

Je voudrais revoir cette religieuse et lui demander pourquoi elle m’a fait ça pendant toute une année et l’année suivante. J’aimerais pouvoir lui demander pourquoi elle m’a fait ça. Ce sont des choses que nos parents ne nous auraient jamais faites. C’est quelque chose que, dans la société inuite, personne n’aurait pensé à faire. C’est mal. Ce n’est pas juste, quand on pense qu’un si grand nombre de ceux d’entre nous qui ont survécu étaient si jeunes, aussi jeunes que six ans. Ils étaient tout juste sortis de leur amauti, l’amauti que les femmes inuites portent sur le dos pour transporter leurs bébés.

L’une des choses que je voudrais clairement établir, et je voudrais être clairement compris, c’est que les Inuits de ma génération qui sont allés à Turquetil Hall ou au pensionnat fédéral Sir Joseph Bernier n’ont jamais rien dit de négatif à propos de l’éducation qu’ils ont reçue. Au contraire, nous avons dit que l’école que nous avions fréquentée, que l’éducation qu’on y avait reçue en anglais, était une excellente éducation. Finalement, nous sommes tous devenus des chefs de file. Nous avons beaucoup souffert. Nous avions une obligation. Autant les instituteurs pouvaient nous traiter de « bandes d’imbéciles », de « bons à rien » et de « bande de chiens sauvages », ils nous enseignaient l’anglais plutôt bien. Ça, c’est le bon côté de l’éducation qu’on a reçue. L’éducation que nous avons reçue à Chesterfield Inlet était excellente.

Mais la violence, les agressions…

Nous voulons nous assurer qu’à l’avenir, ces choses-là n’arriveront plus jamais à des jeunes, à des petits enfants. Nous n’en voulons pas à ces gens, mais nous voulons faire en sorte que ces choses n’arrivent plus jamais à des jeunes, à des petits enfants, plus jamais. Jamais!

Je reviens sur cette toute première année où nous étions au pensionnat Turquetil Hall, à l’externat fédéral Sir Joseph Bernier, où on nous avait dit de ne pas parler notre langue, l’inuktitut. Mais vous savez, ceux d’entre nous à qui ils ont dit de ne pas parler notre langue, dans cette salle de classe, aujourd’hui, nous sommes devenus ceux qui insistent le plus pour qu’il y ait plus de cours d’inuktitut à l’école. Nous ne voulons pas que notre langue disparaisse, alors nous voulons que le système scolaire complète ce que nous savons déjà, et enseigne la langue et la culture inuits, de la maternelle jusqu’à la douzième année. Les Inuits de ma génération à qui on a dit de ne jamais parler leur langue en classe, c’est nous qui avons remué ciel et terre pour faire en sorte qu’on enseigne la langue inuite.

 

Survivants

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