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Salamiva Weetaltuk

Salamiva a d’abord été inscrite à une école provinciale francophone dans la localité de Kuujjuaraapik, au Nunavik, mais a ensuite été transférée au pensionnat indien de Fort George, Québec. Pendant un certain temps, elle était la seule Inuit de son école.

« C’était difficile aussi pour les parents qui avaient perdu leurs enfants. D’abord, le gouvernement leur prenait leurs fils au moment où ils essayaient de leur enseigner comment survivre. On les emmenait. Alors, ils se disaient : « Bon, mes enfants ne sont plus là, alors je vais subvenir aux besoins de ma famille en allant à la chasse. Mais ils ont aussi tué les chiens. C’est comme s’ils nous avaient tout pris. »

BIOGRAPHIE

Salamiva Weetaltuk a d’abord été inscrite à l’école provinciale de langue française à Kuujjuaraapik, Nunavik. Elle a ensuite été transférée à l’externat fédéral à Fort George, au Québec. Pendant un certain temps, elle a été la seule Inuk de l’école, ce qui était très difficile pour elle. Mais elle a toujours parlé en bien du pensionnat à ses enfants, car elle ne voulait pas qu’ils aient peur de se faire éduquer, vu que le système scolaire a maintenant beaucoup changé. Aujourd’hui mère de neuf enfants et grand-mère de quatorze petits-enfants, Salamiva croit qu’il est important que les survivants et survivantes vainquent la peur et la honte qu’ils peuvent ressentir lorsqu’il s’agit de demander de l’aide. Ainsi, ils pourraient profiter des bienfaits des initiatives en matière de guérison comme les rencontres communautaires, les cercles de guérison et autres services sociaux. « Pour être vraiment en paix avec soi-même et pour apprendre à s’aimer soi-même et à aimer sa culture, il faut en parler. C’est ça que j’aimerais voir. »

TÉMOIGNAGE

On m’a d’abord envoyée à l’école en français, à l’école provinciale de Kuujjuaraapik. Quand le gouvernement provincial a décidé qu’il n’y avait pas assez d’élèves, on m’a transférée à Fort George. J’ai quitté une communauté inuite pour arriver dans une communauté crie, une culture complètement différente. Au début, nous étions cinq Inuits, et quand Noël est arrivé, j’étais la seule. Les autres élèves inuits sont partis à la maison pour Noël et moi je suis restée. Je ne sais pas du tout pourquoi. Peut-être parce que mes parents n’avaient pas d’argent pour payer mon billet, alors, je suis restée à l’école catholique.

Pour moi, c’était à l’autre bout du monde parce que j’étais la seule Inuite à cet endroit. On me pinçait, on me tirait les cheveux et on m’agaçait parce que j’étais la seule Inuite à Fort George.

J’avais neuf ans. Je suis seulement restée là deux ans, parce que j’ai supplié ma mère de me reprendre. Après lui avoir dit que j’étais toute seule et tout le reste, elle était désolée pour moi et elle a décidé de ne pas me renvoyer là. J’ai donc été transférée de l’école française à un externat fédéral… C’était une atmosphère complètement différente de l’environnement scolaire auquel j’étais habituée. Dans cette nouvelle école, les instituteurs battaient leurs élèves et les frappaient avec des baguettes à pointer et des ceintures de cuir, la « strape ». Je n’avais jamais vu ça. Ma première journée à l’école fédérale de Kuujjuaraapik a été horrible.

Je me souviens de cette première journée, parce que la première chose que l’instituteur a faite, il a pointé les mauvais élèves pour qu’ils aillent en avant. Il voulait montrer aux autres élèves de la classe ce qui allait nous arriver si on n’écoutait pas ses ordres. J’avais neuf ans et je n’avais jamais vu un instituteur frapper un élève de toute ma vie. Tout de suite après l’école, je suis retournée à la maison en pleurant et, croyez-moi ou non, je voulais retourner à Fort George! Dans ma nouvelle école, non seulement je ne parlais pas anglais, mais j’étais très bonne en inuktitut. À l’école fédérale de Kuujjuaraapik, on ne parlait pas inuktitut. Si nous parlions en inuktitut, on nous lançait une gomme à effacer ou une craie par la tête.

Nous avions le droit de porter nos vêtements, mais nous n’avions pas le droit de parler notre langue. À l’école provinciale que j’avais fréquentée, on nous enseignait à respecter notre culture et nous avions des cours sur notre culture. Mais quand ils m’ont transférée à l’école fédérale, il n’y avait plus de culture. Nous n’avions pas le droit de parler inuktitut. Pendant que j’allais à l’école provinciale, ma mère faisait la promotion de ma culture et de ma langue tout le temps, alors j’ai été désorientée quand je suis arrivée à l’école fédérale parce que nous n’avions pas le droit de parler notre langue. Alors, je suis passée d’une école très tranquille à une école épouvantable. Les professeurs étaient bons, oui, et ils nous en enseignaient beaucoup. On apprenait beaucoup, mais ils étaient sévères et ils nous maltraitaient. Moi, on ne m’a jamais battue, mais j’en ai vu d’autres se faire maltraiter. Mon cousin se faisait frapper tous les jours par son instituteur. Cet instituteur agressait [aussi] sexuellement beaucoup de garçons. Les garçons ne sont pas censés être touchés par des hommes.

[Les élèves] étaient frappés devant toute la classe. Une de mes amies pouvait passer près d’un pupitre et toucher une autre élève par accident. Si l’élève qu’elle touchait le disait au professeur, mon amie aurait était emmenée devant la classe. Les culottes baissées, on l’aurait battue avec l’une de ces baguettes qu’ils utilisaient pour montrer les choses au tableau.

Une fois, l’instituteur était en train de frapper un élève si fort que la baguette s’est brisée en deux et que le pauvre enfant en avait des marques sur les fesses. Il est complètement perdu, ce garçon, et je pense vraiment que c’est la faute de cet instituteur. Je le vois presque tous les jours [l'ancien élève], et je suis triste pour lui.

Il est perdu, il ne peut pas se trouver d’emploi. Il n’a aucune confiance en lui, aucune volonté, on lui a arraché sa dignité. C’est parce que nos parents ne nous battaient pas à la maison et que c’était la première fois qu’on voyait toute cette violence et ces agressions. Ce n’était pas normal, mais on pensait que c’était le mode de vie des Blancs. On pensait que c’était comme ça qu’ils vivaient. Ils battaient leurs enfants, les battaient à coups de ceinture, les mettaient dans le coin… Enfin, je pensais qu’ils faisaient ça à leurs propres enfants parce que c’est ce qu’ils faisaient à mes amis et mes cousins à l’école. Je revenais à la maison et je racontais ça à ma mère. Elle pleurait avec moi.

Je n’avais jamais vu quelqu’un se faire frapper avant d’aller à l’école fédérale de Kuujjuaraapik. Ce garçon est encore un enfant perdu. Et pas seulement lui. Dans chaque communauté, il y a plusieurs garçons et filles qui sont perdus. L’enfant qui a été frappé là est encore perdu. C’est un garçon à qui on a enlevé ce qu’il faut pour devenir un homme. C’est encore un garçon perdu. J’ai de la peine pour lui. Même s’il a faim, même si nous autres nous savons qu’il a faim, il ne demande pas à manger. C’est encore un enfant perdu.

Personne ne fait le lien. Indiens bons à rien. Inuits bons à rien. Inuits soûls. Indiens soûls. C’est tout ce qu’ils pensent de nous. Mais nous ne serions pas des Inuits soûls ou des Indiens soûls si on ne nous avait pas agressés quand nous étions des enfants, si nous n’avions pas été exposés à la violence et des choses comme ça. Beaucoup de gens qui ne boiraient pas autrement, boivent parce qu’ils ont des blessures en dedans qui doivent être guéries. Parce qu’il n’y avait aucun autre endroit où aller, je suis certaine que certains de ces garçons pensent qu’il est trop tard. Mais il n’est jamais trop tard. Nous pouvons tous guérir. Nous avons tous notre jour de guérison. Je suis triste pour eux.

À l’école, ils ne voulaient pas qu’on parle notre langue. Ils essayaient de nous dépouiller de toute notre culture. Quand j’étais à Kuujjuaraapik pendant toutes ces années depuis que j’étais jeune enfant, j’étais dans la chorale. J’étais une anglicane dans la chorale, fière de moi. Ma mère encourageait ça. Puis, j’ai été transférée à Fort George. Ma première nuit là, je me suis mise à genoux pour prier et la religieuse m’a donné une fessée, très fort, et elle m’a mise au lit et je ne savais pas ce que j’avais fait de mal. Je n’avais pas le droit de prier à genoux comme les anglicans parce que, maintenant, j’étais dans une école catholique.

J’étais souvent assise à la table à manger pendant de longues heures, longtemps après que tous les autres étaient partis, parce qu’il restait encore de la nourriture dans mon assiette. Je ne savais pas ce qu’il y avait dedans, et je n’allais pas manger ça. Très, très souvent, au souper, mon amie Linda, une de mes cousines, venait et mangeait rapidement ma nourriture pour que la religieuse pense que j’avais fini mon assiette.

Elles ne savent pas faire à manger. Je ne crois pas qu’une seule religieuse au monde est capable de cuisiner. J’en suis sûre. Je ne pouvais pas manger quoique ce soit qu’elles cuisinaient. Je détestais leur gruau. C’est ça qu’elles servaient tous les matins, un gros tas de gruau. Et juste parce que je ne devais pas être en retard pour la classe, on ne me forçait pas à rester jusqu’à ce que j’aie tout mangé. C’était la seule bonne chose à propos du déjeuner! Je devais être à temps pour l’école, alors je n’avais jamais le temps de manger mon gruau.

Je faisais passer sous la table la nourriture que j’avais parce que j’étais habituée à manger de la nourriture du pays, de la bonne nourriture de chez nous, de la nourriture bonne pour la santé. Je n’avais jamais vu du maïs en crème de ma vie. Et ces fèves vertes… J’ai presque cinquante ans maintenant et je commence juste à m’y faire, je commence lentement à manger des légumes parce qu’à cette époque, quand ils préparaient des patates, elles n’étaient pas bonnes et tendres. C’était une grosse patate dure, vous savez. On pouvait la manger comme une pomme même si elle était cuite! C’était ce qu’il y avait de pire à l’école de Fort George : la nourriture.

Un de mes oncles est passé par cette école-là. Il y a beaucoup appris. Il parlait six langues. Alors, il y avait aussi de bonnes choses dans ces écoles. Ma mère biologique a appris à être infirmière et hôtesse de l’air. Ils sont morts tous les deux maintenant, mais ils étaient ce qu’on peut être de mieux parce qu’on leur avait appris à devenir le meilleur d’eux-mêmes à cette école. C’est seulement moi, l’enfant gâtée, qui ne pouvait pas manger le gruau que ces deux-là mangeaient bien des années avant moi.

Je n’ai pas vraiment de bons souvenirs, pas vraiment. Il y avait juste l’école et l’église. Jamais nous n’allions quelque part pour faire quelque chose. Alors, je n’ai pas vraiment de bons souvenirs. Mais j’avais hâte de retourner chez moi pour voir ma mère en été. Oh! oh! oh! Ce sont les sons qui sortaient de ma bouche quand je descendais de l’avion.

En arrivant, j’ai dit à ma mère que je voulais quelque chose de gelé, de la nourriture gelée. Alors, j’ai eu de la viande de caribou gelée et de l’oie fumée, mais parce que je n’avais pas mangé de la nourriture du pays depuis presque un an, j’ai eu un peu mal au ventre. Il fallait que mon corps se réhabitue à la nourriture de chez nous.

Quand je retournais à la maison, j’apprenais des choses que je savais déjà depuis mon enfance. Pendant les cinq premières années de ma vie, j’avais déjà tout appris sur ma culture, je savais comment écrire l’inuktitut et tout. Ça me manquait d’aller ramasser des œufs et des petits fruits et le reste. J’avais l’habitude de ramasser beaucoup de petits fruits pour ma mère parce qu’elle était au lit, frappée du cancer. Je me suis terriblement ennuyée d’elle quand j’étais à Fort George. Mais j’essayais d’être une bonne élève. Je voulais qu’elle soit fière de moi.

Ce sont mes grands-parents qui m’ont élevée. Ils ne voulaient pas vraiment me voir partir si loin, mais ils n’avaient pas le choix parce qu’il n’y avait plus d’école française à Kuujjuaraapik; alors, ils devaient m’envoyer loin de chez nous parce que pour eux, mon éducation était importante. Ils voulaient que j’aie une bonne éducation, comme mon oncle et ma mère biologique. Ma mère ne voulait pas que j’aille à l’école fédérale, alors [mes grands-parents] m’ont envoyée à l’endroit le plus proche où il y avait une école française.

Quand je suis allée à l’école anglaise de Kuujjuaraapik, ça m’a changée. J’étais une fille gênée, timide et intelligente. À l’école fédérale de Kuujjuaraapik, j’ai dû endurer les agressions des autres enfants. Ils m’appelaient frenchy, frog et ce genre de choses parce qu’ils étaient anglais et que je parlais français. J’étais déjà en cinquième année en français, et quand on m’a transférée à l’école anglaise, je savais toutes les mathématiques de la cinquième année et tout le reste en français, mais en anglais, j’étais encore en maternelle.

D’autres choses aussi avaient changé [chez nous]. Ils avaient tué les chiens. Ma mère a beaucoup pleuré quand ces hommes habillés en rouge tuaient les chiens. Je lui ai demandé pourquoi elle pleurait, parce que je ne l’avais jamais vu pleurer de toute ma vie. Elle a dit : « Ils tuent notre vie. » Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire. « Ils tuent notre vie. » Elle voulait dire notre culture, qu’ils tuaient l’essence de notre culture de la même façon dont ils tuaient les chiens. Après ça, la communauté a changé. C’est comme si un gros nuage noir passait dessus. Elle est devenue sombre, et tous ces gens en qui nous avions confiance et que nous aimions et que nous n’avions jamais vus soûls ou rien, ils ont commencé à boire et à se battre et toute la violence a commencé. C’était parce qu’ils étaient pris dans la communauté. Ils n’avaient plus de chiens. Ils n’avaient plus les moyens d’aller chasser ni de survivre, alors tous nos frères et sœurs plus âgés ou les jeunes parents, nous la jeune génération, nous étions tous complètement affectés par ça, parce que nos parents avaient perdu quelque chose d’énorme, et ce qu’ils avaient perdu, nous aussi on l’avait perdu. Quand ils ont tué les chiens, les agressions, l’alcool et les beuveries ont commencé.

Nous n’allions plus camper jusqu’à ce que la glace se casse. Nous étions prisonniers dans la communauté. Perdre les chiens, ça voulait dire plus de nourriture du pays. Plus de nourriture du pays, ça voulait dire que nous tombions malades. Nous étions de plus en plus malades parce que nous ne mangions plus notre nourriture habituelle, notre nourriture à nous. La nourriture de chez nous est la meilleure au monde, et elle nous a pratiquement été arrachée de la bouche quand ils ont ôté à nos parents leur moyen de survivre : nos chiens.

J’étais une toute petite fille, et je me rappelle que bien des gens pleuraient ce jour-là. Parce que je suis allée chez les voisins, et que le père et la mère de mon amie pleuraient aussi. Alors, je suis revenue à la maison et j’ai dit : « Maman, ils pleurent aussi. Pourquoi tout le monde pleure? » « Parce qu’on nous arrache notre vie », a-t-elle répété. Et parce que j’étais toute petite, ce n’est qu’aujourd’hui que je comprends ce que ça voulait vraiment dire.

C’était difficile aussi pour les parents qui avaient perdu leurs enfants. D’abord, le gouvernement leur prenait leurs fils au moment où ils essayaient de leur enseigner comment survivre. On les emmenait. Alors, ils se disaient : « Bon, mes enfants ne sont plus là, alors je vais subvenir aux besoins de ma famille en allant à la chasse. » Mais ils ont aussi tué les chiens. C’est comme s’ils nous avaient tout pris.

Je pense qu’ils essayaient de nous faire disparaître de la surface de la Terre, mais ça n’a pas marché parce que la plupart des Inuits croient en Dieu, parce que nous prions et que nous avons un grand protecteur là-haut. Aucun homme ne peut nous faire disparaître de la surface de la Terre, parce que quelqu’un nous aide là-haut.

Je n’aime pas ça quand, des fois, une personne snob dit : « Ce maudit Indien soûl! » C’est la faute du gouvernement s’ils sont soûls, c’est à cause des externats fédéraux. Ce sont des victimes. Ils n’avaient jamais été exposés à la violence et des choses comme ça, et c’est parce qu’ils souffrent. Ils ont été arrachés de leur mère, de l’amour de leur mère, et ils ne pouvaient pas se revoir avant l’été suivant. C’est pour ça que ces gens sont perdus. Nous n’avions personne pour nous aider, pas de services sociaux, nulle part, pas d’orienteurs, de conseillers scolaires, rien du tout.

Les guérisons et tout ce qui les accompagne sont finalement là, mais la plupart des gens qui ont le plus souffert sont maintenant six pieds sous terre. Les Survivants importants, ceux qui ont réalisé des choses, ils sont aussi six pieds sous terre. Je suis certaine que mon oncle… Il a écrit un livre qui s’appelle De la toundra aux champs de bataille : Souvenirs du premier soldat inuit canadien connu. Il a réalisé beaucoup de choses, alors je crois que c’est lui qui devrait être assis ici à vous raconter tout ce qu’il a réussi à réaliser en même temps qu’il survivait. Parce que les Inuits sont des Survivants. Les Autochtones sont des Survivants, beaucoup d’Autochtones inuits.

Ça fait du bien de tout faire sortir cela. C’est difficile pour nous de laisser ça sortir parce qu’on n’a jamais eu les travailleurs sociaux et les orienteurs et des gens qui se sont inquiétés de nous, qui se sentaient concernés par nos souffrances. Il n’y a jamais eu personne. C’était comme « Fais ceci, fais cela, fais ça! Tu seras comme ça, et comme ça et ça et c’est tout. Défense de pleurer. Même si tu as mal, défense de pleurer. Et tu ne dois pas en parler! »

Les Inuits sont élevés pour devenir des gens qui pardonnent, qui n’en veulent à personne, qui ne vont pas se coucher encore en colère contre quelqu’un, parce qu’on ne sait pas si on va se réveiller le lendemain matin. On nous a arraché ça aussi.

Ils nous ont pris la meilleure partie de notre vie. Ça ne valait peut-être pas grand-chose, mais nous étions des Survivants. Regarde, c’est comme ça que les Cris vivaient, et nous dans des iglous. Nous n’avions pas besoin de maisons.

J’ai neuf enfants : sept garçons et deux filles, et quatorze petits-enfants. Mais maintenant, ils sont huit parce qu’il y a deux mois, mon fils est mort gelé.

Vous savez quoi? À mon école, on nous enseignait à agresser nos enfants en étant agressés par nos professeurs. Moi, je ne bats pas mes enfants parce que je n’ai pas été battue personnellement, et je ne veux pas faire à quelqu’un ce que je ne veux pas qu’on me fasse. Mais certains parents frappent leurs enfants comme des fous pour les discipliner. Moi, je ne les bats pas pour les discipliner, je leur parle. Oui, je pense que c’est pour ça qu’ils ont commencé à battre leurs enfants, parce que c’est ça qu’on leur avait enseigné à l’école. Nous n’avions jamais vu de violence avant d’avoir des instituteurs violents, des instituteurs violents et sévères.

J’ai parlé à mes enfants des bonnes choses, mais je ne veux pas leur parler des mauvaises choses. Je ne veux pas qu’ils aient peur d’aller à l’école. C’était une école totalement différente. Je n’aurais jamais envoyé aucun de mes enfants à Fort George. Pas question! J’aurais préféré les éduquer à la maison, leur enseigner leur culture et leur langue à eux.

Je ne sais pas pourquoi ils essayaient de nous arracher notre culture et notre langue, parce que la seule façon de réussir ce qu’on peut devenir de mieux, c’est en étant qui on est. Tout savoir sur sa culture et après, c’est plus facile d’apprendre une autre langue. Alors, en essayant de nous enlever notre culture, ils ont fait que c’est plus difficile pour nous d’apprendre. Quand on sait tout… si je sais comment le dire en inuktitut, c’est pas un problème, je vais savoir comment le dire en anglais.
Aujourd’hui, il n’y a pas assez de discipline dans les écoles. Nous sommes passés d’écoles complètement sévères à des écoles trop indulgentes; pas assez de discipline, je ne pense pas que c’est bon non plus. Je pense que la discipline aurait été correcte s’ils n’avaient pas utilisé la violence, parce que tu as juste à élever la voix et je vais faire tout ce que tu demandes. Si tu veux que je me peigne les cheveux, si tu élèves la voix et que tu cries « peigne tes cheveux! », je vais me peigner les cheveux tout de suite.

Et je pense qu’ils essayaient à nous amener à haïr notre nourriture. « Pouah! Tu manges cru, pouah! » Parce que j’étais la seule Inuite et que tous les autres élèves étaient des Cris et qu’ils ne mangeaient jamais rien de cru. Alors, ils m’avaient surnommée raw eater, « mange cru ». Au moins, en cri, je ne sais plus comment ça se dit. Je suis heureuse de l’avoir oublié! Je ne me suis pas fait d’amis. Aucun. J’étais toujours toute seule.

Chaque personne est importante, notre culture est importante, personne ne peut nous voler notre culture, ni par la force ni avec rien d’autre. Et si vous connaissez votre culture, vous pouvez apprendre et réussir n’importe quoi au monde.

Je n’aime pas quand [d'autres gens] pointent du doigt les Autochtones et disent du mal d’eux, parce qu’ils ne pourront jamais se mettre à leur place, jamais. Mais il faut le laisser sortir. Il ne faut pas garder ça en dedans parce que ça va nous ronger jusqu’au fond. La douleur est là, l’enfant qui est au fond de nous doit sortir pour guérir. C’est après ça qu’on peut guérir.

Maintenant, il y a toutes sortes d’aides qui n’existaient pas avant, même des numéros sans frais, et c’est confidentiel. Avant, il n’y avait pas de confidentialité. Si nous parlions à un instituteur, il parlait dans notre dos et puis nous étions considérés comme des petits fauteurs de trouble, vous savez. Non, vraiment. Il n’y avait personne pour nous aider.

Je trouve que ça s’améliore. Et je sais que ça peut s’améliorer encore plus. Parce qu’ils sont plus indulgents actuellement. Ils peuvent devenir de mieux en mieux. Commencer des séances de guérison dans différentes communautés et des émissions à ligne ouverte, et des choses comme ça. Parce que la plupart d’entre nous ont été élevés pour pardonner et oublier, mais certaines choses ne sont pas si faciles à pardonner et à oublier. Il faut les dire, parce qu’elles vont affecter notre vie jusqu’au bout, et si on souffre, ceux autour de nous souffrent aussi.

Nous n’avions pas de séances de guérison et des choses comme ça dans nos communautés. Il y a un groupe qui se promène et ils aident beaucoup, mais il y a tellement de gens qui ont besoin de guérison, et beaucoup de gens – même s’ils entendent parler qu’on offre ces séances de guérison –, ils ont trop honte ou ça fait trop longtemps ou ils pensent « ça va pas trop mal jusqu’ici et je peux encore survivre. » Certaines personnes pensent comme ça. Pour être vraiment en paix avec soi-même et pour apprendre comment s’aimer soi-même et aimer sa culture, il faut en parler. C’est ça que j’aimerais voir.

J’ai espoir que tout le monde peut guérir, qu’ils peuvent réussir à exprimer leur [souffrance]. Ne gardez plus ça au fond de vous parce que, même si vous n’y pensez pas, ça affecte encore votre vie. Dites-le parce que ça affecte encore votre vie et celle des gens autour de vous. Je pense que ça m’a aidée, parce que maintenant, je peux en parler sans pleurer. Avant, je ne pouvais même pas en parler. J’éclatais en sanglots.

Je me disais qu’un jour, quand je serais grande, j’irais pincer une certaine personne. « Je vais aller la voir et la pincer! » Au lieu de la pincer, je lui ai serré la main. J’ai dit : « Tu sais quoi, tu avais l’habitude de me pincer tous les jours, tous les jours, dans le dos! » Elle s’en souvenait. Puis elle a dit : « J’ai peur de toi maintenant parce que tu es plus grande que moi! » Je lui ai répondu : « Je ne me venge pas. Arrange-toi seulement pour que tes enfants ne pincent pas les miens! »

(Parlant inuktitut)

J’ai parlé aux enfants et aussi aux enseignants. Dans ma langue. Je leur ai juste dit d’en parler. Je peux le répéter parce que je viens juste de parler aux enseignants et aux élèves. Je leur ai dit de continuer à aller à l’école. Ils peuvent réussir tout ce qu’ils veulent et être tout ce qu’ils veulent devenir. J’ai aussi parlé aux enseignants : n’écrasez pas vos élèves, ne les agressez pas, donnez-leur de la confiance en eux, encouragez-les. L’enfant au fond d’eux doit s’exprimer. L’enfant qui a été agressé.

Moi, j’ai eu des parents jusqu’à ce qu’ils meurent quand j’avais douze ans. Mais pendant douze ans, j’ai été très bien protégée. Mais certains de ces enfants, que j’appelle les garçons perdus, ils n’avaient pas de parents et ils ne pouvaient même pas aller voir leur mère chez eux et dire : « J’ai été frappé par M. “chose” aujourd’hui. »

Et il y a eu beaucoup de suicides. Parce qu’il y avait non seulement des agressions physiques, mais des agressions sexuelles aussi. Il y a cet instituteur qui avait l’habitude de…

Nous prenions notre douche à l’école. Il laissait les filles tranquilles et se tenait avec les garçons, l’instituteur. C’était un bon instituteur, au début. Mais quand il est devenu directeur, il a commencé à aller à la maison [des garçons], à entrer chez eux, à aller dans leur chambre à coucher et les toucher, vous savez. Il y a plusieurs sans-abris à Montréal à cause de cet instituteur, ce directeur. Je suis certaine que s’il voit ceci, il va savoir que je parle de lui. Toi, tu as détruit beaucoup d’élèves. Je te déteste. Je déteste cet homme.

Mon cousin est sans-abri à cause de lui. Il a trop honte d’aller dans le Nord maintenant, alors il est sans-abri à Montréal à cause de cet instituteur, cet instituteur qui est venu dans notre communauté pour nous éduquer, pour améliorer nos vies, a détruit beaucoup de garçons.

J’ai encore de la peine pour mon cousin, et quelques autres personnes. Ces garçons ont honte parce les garçons ne sont pas censés être touchés par un homme, et ils ont honte de le dire. Je peux voir à quel point ça affecte leur vie, la façon dont ils vivent, la façon dont ils élèvent leurs enfants.

Je veux qu’ils viennent le dire, ou même s’ils ne peuvent pas le dire, ils peuvent quand même guérir. Il y a beaucoup d’endroits maintenant, Autochtones, Inuits et Cris, nous avons des endroits de guérison maintenant, des endroits où parler, des gens à qui parler, de façon confidentielle. Il y a des gens qui veulent nous aider maintenant.

Survivants

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