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Shirley Flowers

Entre 1966 et 1968, Shirley a vécu dans la résidence d’étudiants de l’International Grenfell Association tout en fréquentant l’école Yale de North West River, Labrador. En novembre 1968, elle s’est enfuie du pensionnat pour retourner chez elle, à Rigolet, Labrador. Les autres années, elle a été hébergée chez des parents à Cartwright et à Bonavista, à Terre-Neuve-et-Labrador.

« Après tout, j’imagine que j’en ai tiré quelque chose de positif, sous quelques aspects. Toutefois, je pense aussi être passée à côté de choses importantes dans ma vie, comme servir de mère à une adolescente. Lorsque ma fille a eu treize ans, je me souviens l’avoir regardée alors que nous étions en voiture et je me suis dit : « Comment faut-il que je m’y prenne? Comment faire pour l’élever? Comment faire pour être sa mère? »

BIOGRAPHIE

Shirley Flowers occupe actuellement le poste de coordonnatrice du Projet de guérison pour les survivants des pensionnats gouvernementaux du Nunatsiavut. Elle a aussi été facilitatrice pour groupes de guérison auprès du Centre correctionnel du Labrador, conseillère auprès d’une maison de transition et directrice de programmes de traitement de la toxicomanie. Parce que Shirley est aussi une survivante des pensionnats, elle peut partager ses conflits et ses expériences de vie avec les autres. Elle fait appel aux forces et aux habiletés qu’elle a acquises lors de son propre processus de guérison pour offrir son soutien aux survivants et survivantes. Pour Shirley, la guérison comprend célébrer son attachement à la terre et prendre part aux activités traditionnelles, pratiquer son art, rechercher l’appui et les conseils des Anciens, des guérisseurs traditionnels et des modèles de rôle. Shirley espère qu’en partageant son vécu, elle contribuera à obtenir la reconnaissance des survivants et survivantes du Labrador. « J’espère que la Commission de vérité et de réconciliation entendra nos récits et que nous pourrons prendre part à sa collecte de récits et d’expériences de vie. »

TÉMOIGNAGE

Départ pour la résidence
par Shirley M. Flowers

Ma mère est assise près de la fenêtre, elle pleure
Son coeur se déchire
Le même souvenir revient chaque automne
L’avion a emmené ses enfants
Ils sont partis pour l’hiver
C’est le moment de retourner à l’école
L’école est à quatre-vingt-dix milles d’ici
Nous ne les reverrons pas avant dix mois

Au printemps, mes frères et mes soeurs reviennent
L’avion circule au-dessus de nous
Ma mère les accueille en courant, en pleurant
Elle est infirme, mais aujourd’hui, elle peut courir

Je me cache derrière les jupes de ma mère
Je suis timide
Mes frères et sœurs
sont des étrangers

Bientôt ce sera mon tour,
Quand j’aurai douze ou treize ans

Moi aussi, je devrai m’en aller
J’ai peur et j’ai hâte
Je vais découvrir un nouveau monde

Je vis dans une chambre remplie d’étrangers
Certains sont gentils, d’autres sont cruels
Je m’ennuie de ma famille, je pleure tout le temps
Mon cœur se déchire
Je veux être chez moi

J’aperçois quelqu’un qui pourrait m’aider
Je marche jusqu’à sa voiture et je dis
« Pouvez-vous m’envoyer chez moi, s’il vous plaît?
Je suis seule, je m’ennuie et ça me rend malade. »
Cette personne ne répond pas
Il me regarde et part dans sa voiture
me laissant là, pleurant, dans un nuage de poussière

Et tout à coup, on me traite de fautrice de trouble
On a dit au directeur de notre école
Que je voulais m’en retourner chez moi
On me dit que ce que je dis, que ce que je ressens
bouleverse les autres
Et que cela cause des problèmes
aux gens qui gèrent la place
Il est impossible que je retourne chez moi
Tout espoir s’est évanoui
Il faut que je passe au travers, l’année devant moi

Mon Dieu, comment peut-on faire de telles choses?
Comment ma vie peut-elle leur appartenir?
Je dois être en prison
Je ne peux en sortir
Je ne peux voir mes parents
Mon cœur se déchire
Je déteste ça ici
Parfois, il faut qu’on se batte pour manger
Il faut travailler dur pour entretenir la place
J’ai tellement hâte de sortir d’ici

Voilà le printemps qui arrive, je pourrai bientôt
retourner chez moi pour ne plus revenir
Pourtant, j’y retourne. Une fois.
Cette fois-ci, je m’évade
Personne ne peut me forcer de rester là

Aujourd’hui, quand je regarde ma fille, mon adolescente
Je me rends compte de ce que j’ai perdu
Comment faire pour lui servir de mère
Je n’étais pas avec ma mère quand j’avais son âge
Mon cœur se déchire
Mais cette fois, tout n’est pas perdu
Ma vie n’appartient à personne
Je suis libre
Et cette liberté, je la partagerai avec elle.

 


 

J’ai quitté la maison à treize ans, alors c’était en 1966. On m’a placée à la résidence cette année-là et j’y suis restée pendant cette année. Puis je suis allée avec ma sœur à Terre-Neuve et je suis revenue à la résidence, mais cette fois, je me suis évadée.

Je ne me souviens pas de ma première journée à l’école. Je me souviens d’arriver à la communauté et d’entrer dans la résidence. C’était pas mal effrayant, et solitaire. Je pense que j’étais la première fille à arriver, alors j’étais la seule dans la résidence. Je me souviens d’être entrée dans l’édifice et d’avoir vu des lits superposés dans toutes les grandes pièces. Il y avait à peu près quatorze lits superposés dans une pièce et quatorze dans une autre et j’étais la seule personne dans la place. Il y avait de l’écho et c’était pas mal sinistre.

Pendant les quelques premières semaines, je me sentais seule. Je m’ennuyais beaucoup de ma famille. Ça me rendait physiquement malade, j’avais la nausée et je ne me sentais pas dans mon assiette. J’ai demandé à quelqu’un si je pouvais m’en aller chez nous, quelqu’un qui avait de l’autorité, quelqu’un à la Mission, et il ne m’a même pas répondu. Il est parti dans sa voiture en me laissant plantée là.

Plus tard, je ne sais pas si c’était le jour même ou le lendemain, j’ai dû me présenter au directeur de l’époque et il m’a dit d’abandonner [mes espoirs de retourner chez moi]. Je causais des problèmes, et de toute façon, je ne retournerais pas chez moi, et il fallait que je me tienne tranquille. Alors, j’ai juste abandonné.

Je me souviens que lorsque je suis arrivée là, quelqu’un est venu nous faire un long discours sur quelque chose. Je pense que c’était sur ce que nous pouvions faire, et ce que nous ne pouvions pas faire, ce que nous devions faire et devions ne pas faire. Je ne me rappelle pas des détails, mais tout ce dont je me souviens, c’est que cette personne a dit qu’on ne tolérerait pas les niaiseries.

Je suis de Rigolet. Mon frère était [au pensionnat], il était venu avec moi. Il y était l’année précédente. Mais quand nous sommes arrivés, ils nous ont séparés, nous habitions des chambres différentes, alors nous ne nous voyions qu’aux repas. Et le reste de ma famille était à la maison et les plus vieux étaient mariés, ou ils vivaient leur propre vie ailleurs. Je pense que tous ceux qui passaient par le pensionnat n’en avaient pas la même expérience. Certains détestaient ça et d’autres aimaient ça.

Nous étudiions beaucoup d’histoire, de géographie, de mathématiques et d’anglais, ce genre de chose. Je me souviens d’avoir eu le sentiment quand je suis allée là… j’y suis arrivée en 9e année et quand j’ai commencé à faire les devoirs, le travail scolaire, j’ai eu le sentiment d’avoir l’équivalent peut-être de la 6e année. Alors, je n’étais pas préparée pour ça, et j’ai échoué. Je n’ai pas obtenu la note nécessaire en histoire.

La deuxième année, j’ai eu la même note en histoire : 33. Ça a tout l’air que l’histoire ne m’intéressait pas, pas cette histoire-là, en tout cas. C’était à propos de guerres qui s’étaient passées quelque part en Europe. Ce n’était pas l’histoire des Inuits, quand j’étais à la résidence. Mais lorsqu’on m’a envoyée vivre en famille, quand on m’a envoyée à l’école sur l’île, à Terre-Neuve, j’ai eu un instituteur qui m’a fait la remarque suivante : «Vous les Eskimos, vous êtes des nomades. » Et je lui ai répondu : « Oui, ça se peut. » Et puis : « Mais je pense que vous aussi, vous êtes des nomades. » Il m’a demandé ce que je voulais dire par là. Je lui ai dit : « Pour moi, un nomade c’est quelqu’un qui se déplace un peu partout et qui déménage sa maison selon les saisons, quelque chose comme ça. Je pense que les gens de Terre-Neuve viennent tout le temps au Labrador pour attraper tous nos poissons et puis ils s’en retournent chez eux pendant l’hiver. »

J’ai été punie pour avoir dit ça. J’étais un peu rebelle, n’est-ce pas? Je ne garde pas toujours ma langue dans ma poche. Mais j’entends tellement de choses comme ça. Des choses pour rabaisser notre peuple. Parfois, je ne le prends pas du bon côté.

Je ne me souviens pas qu’ils nous aient appris quoi que ce soit au sujet du Labrador. Dans les premières années, même dans notre école, c’était Dick and Jane. Le père dans son complet bleu et sa cravate rouge et une belle voiture. Ça ne nous disait strictement rien.

Une bonne chose, c’est que j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes qui me ressemblaient. Il y avait une bibliothèque et je me mettais le nez dans toutes sortes de livres quand j’en avais l’occasion, parce que le reste du temps, c’était beaucoup de choses routinières. Tous les matins, on devait se lever, faire toutes les corvées, puis ensuite les repas, nettoyer après les repas, faire d’autres corvées et puis étudier. Nous lavions tous les planchers, faisions tout le ménage, lavions toute la vaisselle et faisions le pain. La première fois que j’ai fait du pain, c’est à la résidence. Vingt-et-une miches de pain. Ça prenait un assez grand bol, merci.

Je suis retournée à la maison pendant l’été. À la fin juin. Je me souviens d’être retournée chez moi et j’étais changée, ou à tout le moins, je pensais que j’étais changée. Chez nous, nous appelons ça « avoir la tête enflée ». J’avais le sentiment d’être meilleure que [les gens de ma] communauté, meilleure que mes parents. Je devais avoir adopté une certaine attitude parce que j’étais allée au pensionnat et que je m’en étais sortie. Mes parents devaient être habitués à ce genre de chose, parce que j’étais la septième qui était allée au pensionnat et qui en était revenue. Mes frères et sœurs plus âgés et ma mère étaient aussi passés par la résidence avant moi.

J’ai le souvenir d’avoir été très jeune enfant quand mes frères et soeurs partaient. Je me souviens que ma mère se préparait à les laisser partir. C’était pas mal intense. C’était triste. Elle pleurait pendant des jours avant leur départ, sachant qu’ils devaient s’en aller et je l’entendais dire des choses, tu sais, comme : « Ils ne devraient pas avoir à s’en aller. »

Quand ils partaient, il restait un genre de vide, un grand vide et de la tristesse. Je la voyais regarder par la fenêtre et pleurer, beaucoup pleurer, pendant probablement des semaines. J’avais probablement environ quatre ans à cette époque et je pensais qu’il y avait quelque chose qui clochait avec la situation. Ce qui se produisait ne devrait pas se produire.

Après tout, j’imagine que j’en ai tiré quelque chose de positif, sous quelques aspects. Toutefois, je pense aussi être passée à côté de choses importantes dans ma vie, comme servir de mère à une adolescente. Lorsque ma fille a eu treize ans, je me souviens de l’avoir regardée alors que nous étions en voiture et je me suis dit : « Comment faut-il que je m’y prenne? Comment faire pour l’élever? Comment faire pour être sa mère? »

Je pense que ça a été une chose importante pour moi de me rendre compte de cela et toujours garder cela à l’esprit, qu’il fallait que j’apprenne comment être un parent. Je l’ai fait par tâtonnements, en essayant différentes choses, et en rectifiant le tir.

Je devrais seulement parler de ma propre expérience. Je pense que ça prend longtemps – ou que ça m’a pris longtemps – à me rendre compte de l’impact que ça a eu sur moi, et peut-être que d’autres personnes n’en sont pas encore là. Ça m’a pris du temps à comprendre à quel point cela m’avait affectée, même quand je n’étais pas à l’école, de voir ma mère et sa tristesse, et ses enfants partis. Et quand ils revenaient, quand j’avais, disons, quatre ans, peut-être trois ou quatre revenaient à la fois, je me demandais : « Qui sont ces personnes? Ils sont censés être mes frères et sœurs, mais je ne les connais pas et je suis trop timide pour leur parler. »

Je me sens certainement à l’aise dans la communauté [où j’habite]. Même quand j’y vais aujourd’hui et que je marche sur la plage et que je regarde vers le nord-est, je veux toujours m’en aller chez moi. Je veux retourner chez moi. C’est comme ça. Mon chez-moi, je pense que c’est quand je sens que je fais partie de la terre. C’est comme là où habite Marjorie Flowers, à Hopedale, je me sens chez moi, là. Même lors de notre voyage jusqu’à Pangnirtung, j’avais le sentiment d’être chez moi. C’est comme un sentiment de confort, il y a un lien qui se fait. Je pense que c’est le lien avec la terre et le peuple, les similarités.

Je pense que ce lien est en train de croître en moi. Je sais que quand j’étais plus jeune… quand on m’a envoyée à la résidence, j’ai perdu le goût de la nourriture sauvage. Pendant des années, je n’ai pu manger de phoque. Mais tout ça m’est revenu. Alors, je pense que certains aspects m’ont transformée, mais je suis encore capable d’en récupérer une bonne part. Et je travaille à le récupérer et je veux être fière de cela, et je le suis. Je fais les choses qui me viennent naturellement, quoi que ce soit : aller pêcher du poisson et le fumer, recueillir des œufs et les manger, ou faire ce qui est en saison, ou passer du temps sur le territoire, sur l’eau, sentir les odeurs de la nature et admirer la beauté sauvage, écrire à ce sujet et le dessiner.

J’écris beaucoup depuis des années. Départ pour la résidence est probablement l’une des premières choses que j’ai écrites. Je pense que j’ai pris ce moyen pour exprimer, ou que ça m’a aidé à exprimer ce que je ressentais, mieux que d’en parler. Je peux alors retourner et relire ce que j’ai écrit, y réfléchir et bâtir à partir de cela, et peut-être que cela m’inspirera des dessins, de petits dessins. Je pense que cela m’aide à rétablir les liens, à guérir aussi. Je retrouve alors mon moi le plus profond. Je ne sais pas la langue [de mon peuple] et si je la connaissais, je pourrais m’exprimer beaucoup mieux. C’est ce que je crois.

Je pense aussi, et c’est une réflexion personnelle, que savoir notre langue détermine si on est un véritable Autochtone. Et on l’a dit, que c’est là le résultat direct du système des pensionnats. Je suis ici. Mais ne pensez pas que je survis seulement. Je suis une survivante active et j’essaie de faire des choses pour améliorer ma vie ou pour aider les autres, même écrire et dessiner et montrer ce que j’écris et je dessine aux autres, et l’apprécier et en être fière.

Il n’y a pas très longtemps, j’ai fait une présentation aux jeunes sur la colonisation et l’histoire inuite. C’était à Rigolet, mais c’était une conférence régionale, alors il y avait des jeunes de toutes les communautés. Quand je me préparais à faire ma présentation, il y a une fille de Rigolet qui m’a dit : « Quand vous aurez fini, je vais vous donner du fil à retordre. Je vais vous poser beaucoup de questions difficiles. » Et lorsque j’ai terminé, elle n’a rien dit. Alors je lui ai demandé : « Pourquoi ne m’as-tu pas posé une question? Tu m’avais dit que tu poserais des questions. » « Je ne pouvais même pas parler, m’a-t-elle dit. Comment tu fais pour poser des questions là-dessus? »

Il y avait une Aînée là, aussi. À la fin, elle m’a dit que l’anglais était sa deuxième langue et qu’elle avait beaucoup de difficulté à comprendre les présentateurs. Puis elle m’a dit : « Mais j’ai compris chacun des mots que tu as dits. » Alors, je lui ai dit que je pensais que c’était parce que je parlais de mon cœur au sien qu’elle avait pu me comprendre. J’avais commencé avec une présentation PowerPoint avec un de mes textes, et des diapos de dessins que j’avais faits pour chacune des phrases.

Je veux dire quelque chose à propos de notre communauté et du Labrador en particulier et de nos luttes. Bien que nous soyons subventionnés par la Fondation autochtone de guérison et que nous ayons un projet, ou quelque chose comme ça, le gouvernement fédéral ne reconnaît pas nos pensionnats fédéraux. Ça doit être une « technicalité » parce qu’ils disent qu’aucun argent du fédéral n’a été dépensé pour nos pensionnats. Mais j’aimerais contester ça. De toute façon, je pense qu’il y avait en fait des dollars du fédéral qui passaient par ces pensionnats, ce n’est qu’un détail technique en fin de compte. Nous faisons partie de la nation canadienne maintenant. C’est comme si j’adopte un enfant souffrant de troubles causés par l’alcoolisation foetale. Je veux adopter l’enfant, mais pas les troubles causés par l’alcoolisation foetale. Nous sommes qui nous sommes, avec ce que nous avons comme expérience. À mon avis, le 11 juin 2008 le premier ministre a fait des excuses sans nous reconnaître et ça, c’est une insulte.

J’avais une valise qu’on m’avait achetée lorsqu’on m’avait envoyée à la résidence, pour mettre mes affaires pour l’hiver. Tout ce que j’avais pour passer l’hiver allait dedans. J’ai conservé cette valise pendant je ne sais combien de temps. Il y a quarante-deux ans de ça. C’est dans cette valise que je transportais tous mes vêtements d’hiver, tout ce dont j’avais besoin pour l’école. Un jour quelqu’un m’a demandé comment je m’organisais pour m’habiller l’hiver. Je ne m’en souviens pas, vous savez? Nous apportions nos propres vêtements. J’avais probablement seulement deux ensembles de vêtements, quelque chose comme ça.

J’ai cette photographie de ma mère. Ma mère nous avait préparés, mon frère et moi, pour le grand départ et elle nous avait habillés dans nos plus beaux vêtements! Je veux dire quelque chose après, et ce n’est pas à mon sujet. C’est quelque chose qui est arrivé.

À cause de sa propre expérience, ma mère faisait très attention avant que ses enfants partent. Je pense qu’elle savait ce qui pouvait se passer ou elle se doutait de ce à quoi il fallait s’attendre. Elle s’assurait que nous étions propres, que nous n’avions pas de poux ou quelque chose comme ça, pour que personne ne nous mène la vie dure.

Une autre chose que je crois faire partie de l’expérience de ma mère, bien qu’on n’en ait jamais parlé, je pense que je vous l’ai dit : je crois que ma mère a été une esclave. Ma mère a été prise lorsqu’elle avait onze ans et je ne pense pas qu’elle soit revenue avant l’âge de dix-huit ans. Elle n’avait pas le droit de retourner chez elle l’été, rien du tout. Elle devait travailler pour la Mission, les missionnaires.

À mon avis, elle a perdu sa liberté, elle n’était pas libre de partir, ni de faire quoi que ce soit. Elle devait travailler pour ces gens. Je ne sais pas si on la payait, ou si elle l’était, combien cela pouvait représenter. Je crois fermement qu’elle a été une esclave pendant des années. Elle était un genre de servante pour la mère du médecin. Il y avait un médecin et sa mère qui habitaient là. Le médecin était le chef de la Mission et je pense qu’elle a eu la vie dure, parce que sa mère était une matriarche et, je crois, très exigeante. Rien n’était jamais fait à son goût. Je pense que ma mère a eu la vie dure : nettoyer, polir, servir les repas et ce genre de chose. Le pire, ça a dû être voir ses frères et sœurs s’en retourner à la maison, et presque toutes les personnes dont j’ai connaissance, et qu’elle, elle devait rester là, pendant des années et des années et des années.

Je suis le type de personne qui met beaucoup de temps à digérer les choses. J’aurais besoin de penser davantage à tout cela, parce qu’il y a des choses que j’aimerais dire et que j’ai de nombreuses discussions de ce genre, surtout avec mon conjoint, qui ne vient pas d’ici. Nous avons des discussions très difficiles, mais qui m’aident dans ma croissance. Vous savez. J’espère – et je pense – que l’expérience est difficile, mais que je peux la dépasser. Je n’ai pas besoin de rester dans cette expérience. Je peux faire des choses pour régler la situation et ça ne prendra pas toute ma vie. Il n’est pas nécessaire que cette expérience définisse qui je suis.

J’étais devenue alcoolique. J’ai commencé à boire quand j’étais en résidence. Ça m’a pris du temps à surmonter cela. J’ai pris mon premier verre à treize ans. Mais ça fait vingt-trois ans que je ne bois plus, alors je vais pas mal bien. C’est un bon cheminement maintenant. J’en fais un bon cheminement.

Je veux écrire encore plus, parler à plus de gens, en apprendre davantage et faire plus de ce genre de choses. À mesure que j’écris et que j’apprends, je grandis et j’ai de plus en plus confiance en moi. J’ai encore des moments difficiles, selon la situation, qui se trouve autour de moi, où je perds ma confiance en moi, où j’ai peur des personnes qui représentent l’autorité. Mais je suis en train de dépasser cela, maintenant. Je suis capable de me lever et de dire des choses, de faire des choses et être fière de cela. Je pense toujours qu’un jour, je devrais écrire un livre ou essayer de rassembler un genre de livre.

Ce que j’essaie de dire, c’est que si nous nous taisons et si nous ne disons pas quelque chose, nos enfants et nos petits-enfants ne connaîtront jamais notre vérité.

Il y a aussi le fait que beaucoup d’Inuits pratiquent le silence et parfois, si les Inuits sont silencieux, on peut penser que ce qu’ils ressentent ou pensent n’a pas d’importance ou encore, qu’ils sont d’accord avec ce que vous dites. Et ce n’est pas le cas. Alors pour ma part, je dois apprendre à parler haut et fort et dire les choses comme elles sont pour que les gens connaissent la vérité… ou ma vérité.

Survivants

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